Le testament d’Yvon Rivard

Yvon Rivard a enseigné durant 35 ans la littérature à McGill - en particulier la création littéraire.
Photo: Jacques Grenier - Le Devoir Yvon Rivard a enseigné durant 35 ans la littérature à McGill - en particulier la création littéraire.

Il n’y a rien d’étonnant à ce qu’Yvon Rivard, retraité de l’enseignement universitaire depuis quelques années, ait été très vite assailli de questions et de fourmis dans les jambes. Romancier célébré (Le milieu du jour, Le siècle de Jeanne), essayiste de premier plan (Le bout cassé de tous les chemins), il a enseigné durant 35 ans la littérature à McGill - en particulier la création littéraire.

Dans Aimer, enseigner, un essai qui, selon ses propres mots, constitue « une sorte de testament », Yvon Rivard commence par s’étonner de cette nouvelle vie et se demande, du même souffle, s’il pourra jamais cesser vraiment d’être professeur. C’est un tunnel dans lequel s’engouffrent aussitôt d’autres questions. Pourquoi avoir choisi d’enseigner la littérature ? Qu’est-ce qu’un professeur ? Comment aimer ses étudiants ?

Car, pour lui, la littérature est toujours politique et métaphysique. Et la moindre réflexion que l’on articule autour d’elle et en elle prend la forme d’une déclaration d’éthique : « J’écris pour être fidèle à ce drôle de savoir que j’ai tiré de la littérature, qui mêle tout, le fond et la forme, le vide et l’être, le coeur et la pensée, l’homme et la nature. »

Mais Aimer, enseigner est avant tout une charge frontale et sensible contre le « piratage sexuel ». Celui auquel se livrent notamment - pour demeurer sur le terrain de la littérature - certains personnages de profs d’université sensibles à la chair fraîche de leurs étudiantes. Le David Lurie du Disgrâce de J. M. Coetzee. David Kepesh, le « grand propagandiste de la baise », dans La bête qui meurt de Philip Roth. Le Rémi du Déclin de l’Empire américain et des Invasions barbares (plus près de chez nous, mais au cinéma). Indignes représentants, aux yeux de l’essayiste, de la culture hédoniste et esthétisante qui domine depuis plus de cinquante ans.

Dans chacun des cas que convoque Yvon Rivard, « la grande affaire pour le professeur a été de garder une distance non pas entre lui et l’élève mais bien entre l’amour et le sexe ». Sans nier la part nécessaire de séduction qui est à l’oeuvre dans l’enseignement, il pose cette question : l’acte sexuel est-il bien la seule façon d’« obéir à Éros » ?

« Quand j’entends tous ces professeurs de désir, écrit-il, tous ces fossoyeurs du désir, pleurer sur les ruines (de la culture, de l’éducation, de la pensée, de l’art) dont ils sont aussi responsables, je ne peux m’empêcher de rapprocher leur « concupiscence » de la cupidité qui provoque la faillite de toutes les institutions, financières ou autres. »

Ceux qui sont familiers de son oeuvre d’essayiste retrouveront ici sans surprise quelques-unes des passions fixes d’Yvon Rivard : Virginia Woolf, Peter Handke, Gabrielle Roy, Vadeboncoeur. Un essai qui pourra être lu en parallèle, de façon éclairante, avec L’amour des maîtres de Mélissa Grégoire (roman par ailleurs édité il y a deux ans, tiens donc, sous la direction d’Yvon Rivard chez Leméac, et qui lui était en partie dédié).

On « n’enseigne pas ce que l’on sait ou ce que l’on croit savoir : on n’enseigne et on ne peut enseigner que ce que l’on est », disait Jean Jaurès. Pour Yvon Rivard, dans la même veine, le professeur n’est pas quelqu’un qui sait beaucoup de choses, mais celui « qui a payé le prix de ce qu’il sait ».

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Le dimanche 10 février, Yvon Rivard se livrera à compter de 9 h 30 dans un entretien, à l’invitation de la Compagnie des philosophes. L’événement a lieu à la Maison Gisèle-Auprix-St-Germain, salle Sainte-Élisabeth, 150, rue Grant, Vieux-Longueuil. Pour plus d’information, cliquez ici.