Une époque obsédée par la concision et les formats courts

Il y a eu des courriels, une visite à sa résidence - où il n’était pas ! -, mais rien n’a été fructueux. Le romancier-flibustier Victor-Lévy Beaulieu a, après plusieurs invitations restées lettres mortes, refusé de faire entrer son univers littéraire en moins de 140 caractères. Et il s’est justifié, devant notre insistance, avec la franchise qui est la sienne.


« Je suis du côté de la surabondance, a écrit le barbu grincheux de Trois-Pistoles. J’aguis tous les rapetisseurs de tête, car en rapetissant la tête c’est l’esprit aussi qu’ils rapetissent. Les peuples primitifs s’y livraient précisément pour cela. Rendre sénile une société précoce n’est donc pas mon affaire. » Le monde carbure de plus en plus à la concision et aux petits formats. VLB, lui, reste fier dans la marge, au risque d’y être de plus en plus à l’étroit.


C’est que la modernité n’a pas juste le dos large pour expliquer les travers de notre époque. Elle est aussi en train de modifier en profondeur notre façon d’appréhender le présent, de le nommer, de le construire, de l’imaginer, mais également, n’en déplaise à VLB, d’influencer la création artistique, par des contraintes d’espace et de temps qui, au cours des dernières années, sont passées d’anecdotes à normes. Avec obsession.


« Les environnements numériques dans lesquels nous nous trouvons ont cette caractéristique d’encourager la concision, résume à l’autre bout du fil le philosophe Milad Doueihi, auteur du bouquin Pour un humanisme numérique (Seuil), une brique dans les circonstances avec ses 177 pages. Cette contrainte est inscrite dans la nature des objets numériques conçus pour partager, pour retransmettre, mais aussi pour le faire dans cette logique de flux et dans la tentation de l’instant. Le fragment, le contenu concis, le mini-format sont les plus appropriés pour alimenter ces réseaux et le faire aussi de manière quasi naturelle » en imposant au passage une dictature du court qui va au-delà des espaces de communication qui, bien souvent, les ont fait émerger.

 

Une culture du lien


Le mimétisme est fort. Il trouve aussi un terreau fertile dans un contexte social où le lien - celui sur lequel on a commencé à cliquer avec l’apparition du Web - est désormais valorisé. « Le mini-format, c’est un lien, c’est un concentré qui contient un référant renvoyant à autre chose, dit M. Doueihi. Plus on fait dans les petits formats, plus on entretient cette structure caractéristique de la vie en réseau. »


Concision, urgence et instant. Le présent semble avoir trouvé son triptyque fondateur, même si pour cela il ne regarde pas seulement sur l’écran d’un téléphone dit intelligent, mais également vers le passé où cette quête du format court, de la pensée exprimée avec économie de lettres, a finalement commencé.


« La concision n’est pas née avec le réseau Twitter [cet espace de microclavardage qui contraint la communication dans des messages de moins de 140 caractères], résume Jean-Yves Fréchette, cofondateur de l’Institut de twittérature comparée, un organisme qui explore, analyse et enseigne les mutations littéraires induites par les temps modernes. Elle est à l’origine de l’écriture, elle est portée par une multitude de figures de style, comme la litote, l’allusion, l’asyndète… Ce qui est nouveau toutefois, c’est l’obsession qu’elle nourrit » et qui s’impose désormais dans un paradoxe que les amateurs de lignes temporelles, les « timeline » comme on dit sur Facebook, vont sans doute trouver amusant.


« Par le passé, les petits formats ont émergé pour une question de rareté, dit Milad Doueihi, faisant référence, entre autres, à la difficulté de trouver du papier et à la lourdeur de l’écriture sur des blocs de granit. Aujourd’hui, c’est l’inverse, c’est en raison de l’abondance », de la vitesse, du manque de temps, du culte de la performance…


« La fragmentation de nos échanges, de nos créations, la fragmentation de nos points de vue sur le présent va de paire avec la sollicitation médiatique qui va en s’accentuant, résume Guillaume Latzko-Toth, chercheur au Groupe de recherche et d’observation sur les usages et cultures médiatiques de l’UQAM. Notre budget temps n’a pas augmenté, contrairement aux sources qui nous permettent désormais de le dépenser. Pour s’en sortir, il faut fragmenter », attisant parfois les critiques et les reproches sur une concision restant parfois et en certains lieux sur la surface des choses.


« C’est en partie vrai, dit Jean-Yves Fréchette. Il y a une généralisation d’une écriture de l’épiderme. Chaque chaire de poule devient le prétexte d’une expression. » Et c’est sans doute pour cela que la twittérature a décidé d’exister.

 

Bref, mais dense


« Dans ce format, la littérature vient ralentir le flux de la publication », poursuit l’homme de lettres, qui invite ses contemporains à « twitter peu, mais à twitter mieux ». « Pour écrire court, il faut prendre le temps de le faire. Cela donne au final une densité à la communication. La brièveté va commander un plus grand travail chez le récepteur. Et cela installe une complicité dans le décodage qui n’a rien de superficiel. »


Dans le lot des nouvelles littéraires collectées au cours des dernières semaines auprès de 25 romanciers, auteurs et dramaturges de la francophonie (voir autre texte), plusieurs de ces fragments de présent en font facilement la démonstration, comme celle de Bernard Pivot, grand ambassadeur de la littérature et de la langue française, dont le peu de lettres cherche finalement à déjouer la facilité du présent. Son titre : « Fatale méprise ». La nouvelle : « Il la croyait, riche, douce et cultivée. Dès leur nuit de noces, il sut que c’était un homme pauvre, brutal et borné. »


Il y a beaucoup avec peu, mais il y a surtout une virgule de trop, un titre calculé et le choix d’un pronom personnel qui, en laissant perplexe, suscite questions, débats et réflexions, comme pour mieux déjouer la vacuité du présent en passant par ses outils et ses formats de prédilection. Chapeau.

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