Passionnante histoire de la gauche américaine

Selon Eli Zaretsky, la crise économique des années 1930 constitue un des temps forts de la constitution d’une pensée de gauche aux États-Unis. C’est à cette époque que la photographe Dorothea Lange documente la misère rurale qui sévit dans différents États. Ici, une jeune femme et son enfant partis du Dakota du Sud en 1939 dans l’espoir de trouver des jours meilleurs en Californie.
Photo: Dorothea Lange Selon Eli Zaretsky, la crise économique des années 1930 constitue un des temps forts de la constitution d’une pensée de gauche aux États-Unis. C’est à cette époque que la photographe Dorothea Lange documente la misère rurale qui sévit dans différents États. Ici, une jeune femme et son enfant partis du Dakota du Sud en 1939 dans l’espoir de trouver des jours meilleurs en Californie.

Selon Eli Zaretsky, la gauche, aussi étonnant que cela puisse paraître, est constitutive de l’ADN politique des Américains. Mais elle s’est constamment définie, et c’est là la thèse centrale du livre, moins en opposition à la droite (comme c’est le cas en Europe) qu’en référence au libéralisme, au sens réel du terme, soit la tradition politique selon laquelle les droits et libertés des individus ont priorité par rapport à d’autres types de préoccupations politiques. Le libéralisme s’oppose à toute intrusion dans la vie privée des individus, et à toute tentative de contrôler les moeurs pour des raisons politiques. Le propre de la gauche serait de rappeler que cette primauté accordée aux droits et libertés ne peut avoir de sens dans une société profondément inégalitaire.


Le livre d’Eli Zaretsky, passionnant du début à la fin, se divise en trois grands chapitres qui sont les trois moments charnières que l’auteur associe à l’histoire de la gauche américaine dans son rapport avec le libéralisme. Chaque moment correspond à une période de crise profonde de la société américaine. Pour l’auteur, la gauche aux États Unis se distingue précisément dans ce rapport particulier à ces situations de crise.


Le premier moment est justement celui des luttes radicales contre l’esclavage, qui ont pris fin avec la guerre de Sécession. C’est le moment abolitionniste de la gauche américaine. Le second moment est celui du New Deal, mais là encore avec la manière dont les gauches se sont solidarisées avec les travailleurs noirs et où les luttes syndicales ont été menées de concert avec les luttes antiracistes. C’est le moment socialiste de la gauche américaine. Le dernier moment est celui des années 60, et surtout des mouvements civiques pour les droits des Noirs, ce qui correspondait aussi aux manifestations contre la guerre du Vietnam. Cela correspond à ce qu’on désigne généralement par l’expression « nouvelle gauche » (New Left).


Le premier moment, le moment abolitionniste, suit une vague de prospérité liée aux nouvelles technologies pour l’exploitation des champs de coton. Rapidement, entre 1815 et 1825, la production de coton est multipliée par quatre. Dès lors, c’est aussi le prix des esclaves qui augmente en flèche. Au XIXe siècle, avoir un ou plusieurs esclaves est l’équivalent aujourd’hui de posséder une voiture de luxe ou, plus précisément, un tracteur ou une machinerie agricole très onéreuse. L’expansion du système esclavagiste ne pouvait qu’entraîner une remise en question fondamentale des principes d’égalité et de liberté, car il devenait impossible de feindre l’ignorance devant une telle contradiction des valeurs universelles de liberté politique. Ceux qui étaient vus comme les extrémistes sont d’abord marginalisés, voire persécutés, comme ce fut le cas pour l’abolitionniste John Brown, mais les idées antiségrégationnistes font leur chemin jusqu’à ce que l’idéal d’égalité raciale soit vu comme constitutif même de l’identité nationale. Ce mouvement égalitariste conduisit également à d’importantes revendications féministes.


Le second moment, celui du New Deal, survient à la suite d’une profonde perturbation sociale liée à l’après-guerre et à la crise. Dans les années 30 apparut le Front populaire, distinct de ses cousins européens, mais représentant lui aussi une alliance entre les libéraux et la gauche. On identifia rapidement deux fronts de lutte : d’une part, le Sud, où régnait une ségrégation raciale très proche d’un apartheid, et d’autre part, l’organisation des mouvements syndicaux, qui représentaient des groupes d’immigrants européens sous-payés et des membres de la communauté noire. L’objectif de ces mouvements sociaux était de faire du syndicalisme plus qu’un simple pouvoir de négociation des salaires, mais un véritable outil de transformation sociale.


Le dernier moment, celui des mouvements civiques, allait poursuivre le travail pour l’égalité en élargissant le domaine de la lutte : des combats sociaux pour les droits civiques des Noirs, on passe ainsi aux luttes des droits des homosexuels, à celles contre l’impérialisme militaire, sans oublier les luttes féministes. L’assassinat de Kennedy allait donner lieu, paradoxalement, à un très grand nombre de réformes sociales, comme le Civil Right Act de 1964, qui met fin à toute forme de discrimination officielle, entérinée par la loi. Il reste que, si l’establishment américain était d’une certaine manière prêt à reconnaître le caractère inéluctable des droits civiques des Noirs, il n’en allait pas de même quant à sa volonté de dominer le monde.


Pour l’auteur, il faut rappeler ces trois étapes historiques pour comprendre le sens et la continuité des luttes de la gauche américaine, à l’époque d’Occupy Wall Street et au moment où un premier président noir est au pouvoir, et dont le programme est profondément centriste et réclamé comme tel.


 

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