Écrivain d’ici et d’ailleurs

« Pour moi, il s’agit d’une grande reconnaissance qui arrive pile dans un creux professionnel », confie l’écrivain Josip Novakovich.
Photo: Josip Novakovich « Pour moi, il s’agit d’une grande reconnaissance qui arrive pile dans un creux professionnel », confie l’écrivain Josip Novakovich.

À 20 ans, il émigre aux États-Unis. À Vassar puis à Yale, il étudie la littérature. Du Nebraska à la Californie en passant par le Texas, Josip Novakovich enseigne dans une pléthore d’universités avant de jeter son dévolu sur celle de Concordia, à Montréal, en 2009. Au fil des ans, il collectionne les prix et les accolades critiques pour ses nouvelles et ses essais. En 2004, April Fool’s Day, son premier roman, le fait remarquer davantage. Josip Novakovich est l’un des dix finalistes au prix international Man Booker, qui, outre sa valeur intrinsèque, a ceci de particulier qu’il récompense l’ensemble de l’oeuvre d’un auteur.

« Pour moi, il s’agit d’une grande reconnaissance qui arrive pile dans un creux professionnel, confie candidement le romancier en entrevue au Devoir. Mon dernier roman a été publié par une petite maison et n’a guère reçu d’attention. Être sélectionné pour un tel prix constitue une énorme recommandation vis-à-vis des éditeurs. Donc, d’un point de vue pratico-pratique, ça représente un coup de pouce inespéré. Mes nouveaux manuscrits devraient trouver preneur ! »

Publié en 2005, le recueil Infidelities : Stories of War and Lust contient de courts récits campés en temps de guerre et mettant en scène une veuve croate prête à tout pour garder son fils hors de l’armée, un soldat bouddhiste bosniaque accusé d’un crime qu’il n’a pas commis, une émigrée mélancolique, etc. Chronique du totalitarisme, April Fool’s Day conte les péripéties kafkaïennes d’Ivan Dolinar, un brillant étudiant en médecine qui échoit dans un camp de travail. Une collection de réminiscences, Shopping for a Better Country relate à la première personne les pérégrinations migratoires de l’auteur ; dans les moments de désespoir, l’humour prévaut.

 

Le blues de la métropole

« Autrefois, je détestais les romans de guerre, et je dois admettre que j’en retire à ce jour assez peu de plaisir, à moins qu’ils ne soient satiriques, comme Catch 22 [de Joseph Heller] et Le brave soldat Chvéïk, de Jaroslav Hasek, explique Josip Novakovich au sujet des conflits armés en toile de fond de plusieurs de ses histoires. Mais quand la guerre a éclaté en ex-Yougoslavie, il fallait que j’écrive là-dessus, et l’approche journalistique ne me convenait pas ; je devais aller plus en profondeur afin de mieux comprendre ; aussi, j’ai commencé à imaginer les pensées des gens, comment ils en venaient à faire ce qu’ils faisaient, comment ils pouvaient passer à travers tout ça, et donc, je me suis mis à la fiction. J’ai grandi dans une dictature militaire, un État policier, et je pense que j’ai encore suffisamment de ressentiment en moi vis-à-vis de l’armée pour me montrer cynique et ironique. Remarquez, je m’intéresse également à d’autres sujets : l’amour, la mort, la maladie, les chocs culturels, l’immigration, l’exil… »

Ces deux derniers thèmes, on s’en doute, revêtent une dimension très intime pour Josip Novakovich. Alors, Montréal, halte ou chez-soi ? « Immigrer ici a été plus difficile que je l’imaginais, avec beaucoup plus de paperasse et de temps perdu à attendre, et je ne suis pas certain que j’aimerais répéter l’expérience dans un autre pays. Quand j’avais 20 ans, immigrer aux États-Unis était excitant, car j’avais beaucoup plus d’énergie et d’enthousiasme. »

Au premier rang des avantages de vivre à Montréal, Josip Novakovich place l’apprentissage du français. « Apprendre le français dans cette ville, c’est génial. Montréal est un port d’attache idéal : cosmopolite, excitant, intense, élégant et stimulant, mais non dénué d’éléments usés et crades. Il est impossible de s’ennuyer ici. En même temps, il est très facile de voyager à partir d’ici : dans quelques semaines, je m’envolerai pour Israël où j’enseignerai pendant un semestre à l’Université hébraïque de Jérusalem. J’ai très hâte. »

 

Un pont entre deux rives

Avec une pointe de cette ironie qui lui est si chère, l’écrivain relève le paradoxe au centre duquel il se trouve. « Je suis un résident permanent et je peux lire en français et apprécier la langue [en témoignent des examens intermédiaires avancés passés haut la main], mais le Québec francophone n’a, à ce jour, manifesté aucun intérêt à l’égard de mon oeuvre. En tant qu’immigrant, j’aimerais aider à combler le fossé entre l’anglais et le français », assure Josip Novakovich, avouant du même souffle ne pas comprendre pourquoi Montréal n’a pas encore intégré harmonieusement cette dualité culturelle.

Pour le compte, l’un des rares regrets que manifeste l’auteur est que son oeuvre n’ait à ce jour attiré l’attention d’aucun éditeur francophone. « Ce lundi, un éditeur de Barcelone m’a offert de publier mon oeuvre en catalan. J’ai été traduit en 15 langues : le russe, l’allemand, l’italien, le japonais, l’espagnol, le turc, etc., mais pas le français. Cela m’étonne car, dans une certaine mesure, mon travail s’apparente davantage à Maupassant qu’à Tchekhov, par exemple. […] Hey, les éditeurs québécois, appelez-moi et allons boire un café et du vin ! Après tout, c’est comme ça que le monde de l’édition fonctionne à Zagreb ! Les écrivains et les éditeurs se rencontrent dans les cafés, ils boivent du café et du vin, et si la conversation est agréable et que les blagues sont bonnes, les romans sont publiés. Peut-être que ça pourrait fonctionner à Montréal ? »

En attendant qu’un éditeur québécois prenne la balle au bond, Josip Novakovich verra son oeuvre scrutée par le jury du Man Booker Prize International, qui dévoilera le nom du lauréat ou de la lauréate 2013 en octobre.