Jean Echenoz devant l’inouï

Jean Echenoz est un homme réservé et courtois qui préfère se laisser surprendre à disserter.
Photo: Rolland Allard Agence Vu Jean Echenoz est un homme réservé et courtois qui préfère se laisser surprendre à disserter.

Sa renommée le précède. Avec quinze livres et plusieurs prix - le Médicis pour Cherokee et le Goncourt pour Je m’en vais, où il partait du Québec pour se rendre au pôle Nord - et ses 65 ans d’expérience, Jean Echenoz est un homme réservé et courtois qui préfère se laisser surprendre à disserter. Avec élégance et chez lui, il s’entretient de l’inouï. Qu’il soit l’inconnu, la belle affaire ! Tant de mystères semblent plus captivants pour un romancier.

 

Dites à Jean Echenoz que son style naturel, son aisance à saisir simplement les faits, les êtres et les lieux recèle un secret, et il vous dira : « Pour construire un récit, je pars de ce qui m’intéresse pour des raisons accidentelles, de ce que je veux apprendre et connaître : un métier, une région, une situation. Cela suppose un travail de recherche dans des livres, des photographies, des films, des interviews que je retranscris. J’amasse avant d’écrire. »


Pour cela, il ne ménage ni son temps ni sa peine : « Je dois trouver comment entrer dans mon récit et faire en sorte que la lourdeur du travail d’écrivain disparaisse. Ma première version est toujours une catastrophe. À la relecture, je dois remonter à l’origine d’un mauvais énoncé. La construction d’un livre n’est pas un flot, mais exige une précision telle qu’on ne puisse ni ajouter ni retrancher à la fin. »


À cet art, il allie la mise à distance, l’humour où réside sa force critique. D’où provient ce détachement subit ? « C’est une question de regard. Comme au cinéma, il faut savoir changer la caméra de place, faire des plans et des cadrages différents. Truffaut disait que faire un film, c’est sauver les meubles, balancer les bibelots et garder l’essentiel, ce à quoi on tient. »


L’émotion déboule alors : « Le plus excitant, c’est partir de rien et cadrer là, trouver le mouvement, construire nécessairement une image mentale, comme un cinéaste. » De la même manière, ses personnages gagnent en humanité : « Au départ, ce sont des idées de personnages, puis, la mise en scène aidant, leur silhouette se précise, leur apparence prend le dessus, et ils emportent l’écriture avec eux. »


La musique des mots


Echenoz a consacré Au piano et Ravel à la musique et aux musiciens, sensible qu’il est au corps des interprètes, à leur discipline et aux notes justes : « J’ai la préoccupation de faire des choses sonores. Il y a le rythme intérieur d’un livre, ses phrases, ses assonances. Ma langue, à l’état intuitif, a sa vitesse propre, mon obsession personnelle. J’ai dû tellement refaire la première phrase de Ravel ! Quand Ravel sort de son bain, tout est là, dans l’énoncé le plus simple, le plus musical. »


Les corps sont donc au premier plan. « Dans Au piano, j’ai suivi des interprètes de concert. Comment se débrouillent ces corps qui créent et recréent ? Le pianiste, comme corps au travail, est mené par la peur, pas seulement par le trac, de son corps marqué. Visitant la maison de Ravel, la salle de bains m’a troublé. Ce lieu est chargé de l’histoire de son corps et j‘ai commencé mon livre par cela. »


Pourquoi notre époque boude-t-elle cet art ? Pourquoi écrire des romans ? « Si la fiction pure n’existe pas, tous les trente ans, le roman prend un coup de vieux et renaît ensuite. Il est vrai que la dimension arbitraire du roman, ce qui donne du plaisir, se fragilise de plus en plus. Mais le roman est la forme idéale pour moi. Après un détour dans le passé, je veux renouer en écriture avec le présent. »


Être romancier donne-t-il un statut social ? « Écrire est une activité amoureuse, pas un métier. » Cette petite musique, il la connaît depuis toujours. « J’ai eu une enfance banale, occupée par les livres. J’ai écrit des sottises, puis, dans la trentaine, je me suis lancé dans le roman. Ce désir était physique. J’ai le souvenir d’avoir écrit mon premier livre dans une liberté absolue. C’est plus difficile maintenant ; malgré mes schémas inconscients, j’aimerais me déconcerter, ne pas risquer de me parodier ! »

 

Construire une oeuvre de plaisir


Devenu écrivain sans étudier la littérature, il vagabonde. « Je ne voulais pas que cette passion passe par les professeurs. L’institution risquait de geler ma liberté. J’ai fait des études de diversion, pour me cultiver. Même au secondaire, je refusais de lire ce qu’on m’imposait par programme. »


Son père, psychiatre, lui a-t-il montré le chemin ? Pas davantage. « J’ai passé une bonne partie de ma jeunesse dans des hôpitaux psychiatriques, mais c’est la souffrance qui domine ces vies, cela ne fait pas rêver. » Il s’est donc écarté de la psychologie, refusant tout lyrisme par-dessus le marché. « Je lis Proust et James, mais comme écrivain j’évite les états d’âme et je travaille sur les comportements. Je sous-entends ce qui pèse et je regarde l’aspect physique. »


Echenoz n’est donc ni historien ni biographe, mais un savant dosage et un doigté. Son Zatopek, son Ravel, il les a romancés sans les trahir : « Dans Courir, j’ai travaillé sur une activité physique qui m’était étrangère, en plus d’un athlète légendaire. J’ai eu la certitude de tenir un héros singulier, fidèle à ma propre liberté. Dans Ravel, j’ai fait passer le musicien parmi mes personnages de fiction, et sa vie m’a paru plus intéressante, il m’a piqué mon projet. J’ai écrit un troisième livre sur Tesla, presque par hasard, parce que ce savant m’a ému. » Ce génial inventeur de Des éclairs est devenu Gregor, un autiste de haut vol né d’un regard concret.

 

Et le courant passe


Son dernier roman, 14, raconte la camaraderie et la grande horreur de la première guerre industrielle, un drame français, allemand, mondial. Tandis que la France repasse son histoire, Echenoz travaille à son rythme. « Je suis tombé sur des papiers de famille, les carnets de mon grand-oncle. Je les ai transcrits, puis j’ai retracé le contexte. J’ai lu pendant deux ans pour comprendre cette guerre. Mon désir de raconter était là. » Il se laisse alors imprégner par des livres comme La peur de Gabriel Chevalier, À l’Ouest


Un souci écologique contemporain y transparaît : « J’aime avoir décrit la situation des animaux. Autour de Verdun, il reste dans la nature comme une cicatrice, une marque physique. » Le document retraité a gagné en portée collective. Avec l’auteur, chacun reconstruit la fiction jusqu’au désenchantement, suivant la machine qui broie les destins. « Par la maladie, la politique, la guerre, mes personnages chutent sans que je l’aie prémédité. J’assiste à la montée de la mélancolie par la dégradation et la déchéance de leur corps. »


Ses livres ont tous ce ton, cette manière de saisir les vies comme elles se présentent, sans plan. Echenoz a parcouru le monde de son bureau. Après Je m’en vais, la vie des autres a dominé son imaginaire ; il y a trouvé son mode d’interlocution, son système romanesque qui est l’objet d’Au piano. Ses derniers romans forment un autre pan de la réalité. Pour l’heure, il se heurte à l’inouï : « Je veux revenir à des histoires contemporaines, qui se passeront dans le temps où je les écris. »


 

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