Un trésor de perversion

Le marquis de Sade rédigea Les cent vingt journées de Sodome en 1785, en 37 jours, sur un étroit rouleau de parchemin artisanal alors qu’il était détenu à la Bastille.
Photo: Agence France-Presse (photo) Le marquis de Sade rédigea Les cent vingt journées de Sodome en 1785, en 37 jours, sur un étroit rouleau de parchemin artisanal alors qu’il était détenu à la Bastille.

Célèbre pour être l’un des ouvrages les plus pervers de la littérature, Les 120 journées de Sodome du marquis de Sade (1740-1814) serait sur le point d’être déclaré « trésor national » par le gouvernement français. C’est Bruno Racine, directeur de la Bibliothèque nationale de France, qui en a convaincu les ministères de la Culture et des Affaires étrangères. Avec le concours financier de donateurs privés, une somme équivalant à 5 millions de dollars canadiens a été amassée afin de racheter le manuscrit original à un collectionneur suisse.


Récit cru de quatre libertins retranchés dans un château isolé en compagnie de 46 victimes, Les 120 journées de Sodome décrit des actes de pédophilie, de nécrophilie, d’inceste, de meurtre et de bestialité tous azimuts. Sade le rédigea en 1785, en 37 jours, sur un étroit rouleau de parchemin artisanal alors qu’il était détenu à la Bastille. Soucieux de ne pas le voir confisqué, il dissimulait le manuscrit au fond d’un interstice entre deux pierres de l’un des murs de sa cellule.


Juste avant la prise de la Bastille le 14 juillet 1789, on transféra le marquis de Sade dans un asile d’aliénés. Il mourut en 1814 convaincu que le manuscrit était perdu. Or celui-ci passa de mains en mains jusqu’à ce qu’il échût, en 1929, entre celles de l’une des descendantes de Sade, la vicomtesse Marie-Laure de Noailles.


En 1982, le précieux rouleau fut confié par la famille à l’éditeur Jean Grouet, qui s’enfuit en Suisse où il vendit l’oeuvre à un collectionneur de textes érotiques, Gérard Nordmann, pour la somme de 60 000 $. En 2007, après deux procès, l’un en France en faveur des héritiers de De Noailles et l’autre en Suisse en faveur de M. Nordmann, Bruno Racine entama des procédures afin que l’ouvrage fût reconnu trésor national par l’État français.


De l’avis même du directeur de la BNF, il s’agit d’une oeuvre dépravée. « Ce document contient le travail le plus atroce, extrême et radical de Sade », soutient-il, avant de préciser que les démarches de la Bibliothèque nationale de France ne constituent pas un assentiment moral quant au contenu du manuscrit.


Honni par les uns, célébré par les autres, Les 120 journées de Sodome fut notamment défendu par Simone de Beauvoir dans son essai Faut-il brûler Sade ?, publié en 1972. En 1975, le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini transposa l’intrigue dans l’Italie fasciste de Mussolini. Pasolini fut assassiné quelques mois avant la sortie de Salò ou les 120 journées de Sodome.


Au cours des dernières années, Bruno Racine a notamment retrouvé et rassemblé les archives du philosophe français Michel Foucault ainsi que celles du théoricien marxiste, auteur et réalisateur Guy Debord. À terme, le directeur de la BNF espère être en mesure d’exposer le manuscrit des 120 journées de Sodome avec d’autres écrits du marquis de Sade lors d’une grande exposition qui marquera le 200e anniversaire de sa mort en 2014.

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