L’énigme du retour

Amin Maalouf, romancier d’origine libanaise, a été récemment élu à l’Académie française.
Photo: Agence France-Presse (photo) François Guillot Amin Maalouf, romancier d’origine libanaise, a été récemment élu à l’Académie française.

Un homme exilé en France depuis vingt-cinq ans se rend aux funérailles d’un ami resté au pays qui lui avait lancé un appel depuis son lit de mourant. Le message restera sans réponse puisque l’homme en question, prénommé Adam, arrivera trop tard pour une réconciliation tardive. Il n’en décide pas moins de demeurer quelques jours sur les lieux qui l’ont vu naître et entreprend un périple dans le monde de son enfance et de son adolescence. Tel est l’argument d’où se développe le dernier récit d’Amin Maalouf, romancier d’origine libanaise récemment élu à l’Académie française et lauréat du prix Goncourt pour Le rocher de Tanios en 1993.


La femme du disparu, Tania, fait promettre à Adam d’organiser une rencontre des anciens amis de son mari afin d’honorer sa mémoire. Ce qui oblige le visiteur à reprendre contact avec l’un et l’autre des copains de jadis. Le roman se déroule en seize journées, dont chacune retrace en flash-back l’itinéraire emprunté par l’un ou l’autre de ceux qui formaient dans leur jeunesse ce qu’on appelait le Cercle des Byzantins : Mourad, dont on célèbre les funérailles, Naïm, Albert, Ramès, Ramsi et Bilal, tué par une bombe dès le début de la guerre. Sans compter les femmes, Tania et Sémiramis, la belle hôtelière d’origine égyptienne avec qui Adam aura une aventure.


On passe ainsi de l’histoire du Juif Naïm installé au Brésil à celle d’Albert émigré aux États-Unis, où il travaille pour le Pentagone, jusqu’à celle d’Adam lui-même, historien réputé installé à Paris. Parmi ceux qui sont restés au pays, se trouve Ramès, qui dirige une lucrative société d’ingénieurs, et Ramsi, depuis quelques années réfugié dans un monastère. Chaque portrait est élaboré longuement, à la façon d’un film au ralenti avec de nombreux plans fixes restituant les correspondances échangées assorties des commentaires en voix hors champ du narrateur.

 

Partir, revenir


La structure globale du roman est constituée d’un récit cadre enchâssant autant de microrécits plus ou moins interdépendants. Microrécits qui tiennent davantage du dialogue philosophique que de l’intrigue sentimentale, celle-ci étant d’ailleurs elle-même soigneusement encadrée par la distance réflexive des protagonistes.


Les parcours individuels sont abondamment expliqués, justifiés et discutés. Ainsi, le choix d’Adam de partir, de quitter un pays en guerre qu’on reconnaît être le Liban mais qui n’est jamais nommé, est-il remis en cause par la femme de Mourad, l’ami d’enfance avec qui il s’était brouillé. Il est facile, selon Tania, d’accuser ceux qui sont restés de corruption quand les autres, ceux qui sont partis, ont pu l’éviter en fuyant les conflits : « La question n’est pas de savoir ce que toi tu aurais fait si tu étais resté. La question est de savoir ce que serait devenu ce pays si tout le monde était parti, comme toi. Nous aurions tous gardé les mains propres, mais à Paris, à Stockholm, à Montréal ou à San Francisco. Ceux qui sont restés se sont sali les mains pour vous préserver un pays, pour que vous puissiez y revenir un jour, ou tout au moins le visiter de temps à autre. »


Le pays que retrouve Adam n’est pas celui qu’il avait quitté, alors que les amitiés étaient possibles entre musulmans, chrétiens et juifs : la religion y est désormais devenue envahissante, se substituant à la morale et justifiant les pires excès.


Devant chacun de ses interlocuteurs, Adam adopte une position d’écoute, cherchant à comprendre plus qu’à juger. Car cet historien de formation croit qu’en toute chose « les torts sont partagés », ce qui lui vaut l’agressivité d’un islamiste. Les désorientés, roman dont le titre renvoie à la fois à la diaspora orientale et à l’effacement, chez ceux qui sont partis, de certains repères de la civilisation levantine, prolonge l’essai d’Amin Maalouf Les identités meurtrières (1998), vibrant plaidoyer pour la tolérance et l’acceptation d’une identité composite, excluant toute forme d’intégrisme. Mais ce roman est d’abord un éloge de l’amitié, car « l’amitié sert à préserver nos illusions » et, sans ces illusions, « on perd le courage de vivre ».



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