Varin dans le Québec en éveil

Presque par choix, Roger Varin (1917-2007), homme de théâtre, animateur culturel passionné, cofondateur des Compagnons de Saint-Laurent, pionnier de Radio-Canada, reste un illustre inconnu. Sa fille, la romancière Claire Varin, nous le présente dans Un prince incognito, biographie où on le trouve jouant dans un film de 1956 aux côtés d’un acteur aussi inattendu que son ami Gaston Miron et d’une adolescente qui s’appelle Denise Bombardier


Ce film, Le cas Labrecque, traduit l’esprit bon enfant et provincial d’un Québec artistique digne des audaces extrêmement mesurées de la Jeunesse étudiante catholique d’alors. Comme les autres, absent du générique par humilité, Roger Varin incarne un curé qui, ouvert d’esprit, défend le chômeur Labrecque, victime des bien-pensants.


Idéalisme, ferveur, abnégation, altruisme, beau langage caractérisent d’ailleurs les Compagnons de Saint-Laurent, qui dédaignent le théâtre burlesque à l’américaine ou vaudevillesque à la française. Cette troupe, le jeune Varin la fonde, en 1937, avec un prêtre, Émile Legault, pour donner le jour, ici, au « grand » théâtre, celui des classiques, comme Molière et Racine, de même qu’à la dramaturgie quasi liturgique héritée du Moyen Âge et illustrée, en France, par Henri Ghéon, ami converti de Gide.


Gardant ses distances du milieu qu’elle dépeint avec verve, la biographe fait de son livre une longue et vibrante lettre imaginaire, teintée d’humour, à un père chéri et admiré. On rit avec elle lorsque Émile Legault, pourtant « amateur de femmes », exige, raconte-elle, le « vouvoiement entre gars et filles » au nom de la décence chrétienne…


Elle ajoute : « Au cours des tournées, les membres de la troupe récitaient le chapelet en voiture, à la demande du père Legault, pour conjurer le danger de l’entassement dans l’habitacle. » Quel drôle de petit monde !


Le 24 juin 1941, Varin met en scène, au pied du mont Royal, devant une foule immense, le jeu scénique Dollard des Ormeaux, sur le héros national (aujourd’hui contesté) qui affronta les Iroquois en 1660, avec, dans le rôle d’un méchant Amérindien, nul autre que Pierre Elliott Trudeau ! Perdu dans les nuages, l’homme de théâtre ignore qu’il fait là une caricature de notre aliénation collective. Il avait proclamé en 1939 : « Seuls les poètes ont le droit de parler. »


Pas étonnant que ce soit chez lui, en 1953, à Cartierville, que l’on célèbre la naissance des éditions de l’Hexagone, foyer de poésie animé par Miron avec qui il s’est lié dans l’Ordre de Bon Temps, troupe de danse folklorique qu’il avait fondée pour remédier à l’altération de notre culture populaire par l’influence yankee. Aussi le poète Michel Garneau, pourtant adversaire de toute droite, saluera-t-il en lui le traditionaliste « fier de la vieille culture » et l’« être de bonté ».


L’amour fou de la poésie avait fini par éloigner Varin du culte infantile de la tradition.


 

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