Littérature québécoise - Un souper presque parfait

Ghislain, acteur octogénaire depuis longtemps sur le déclin, est un vieux beau qui ne vit que dans le regard des autres - et en particulier dans celui des femmes qui se font de plus en plus rares dans sa vie. Il lui vient l’idée d’inviter quelques amis dans un modeste restaurant chinois de Montréal, autant pour conjurer la solitude que pour souligner les quinze ans de la sortie d’un film qui les lie tous d’une façon ou d’une autre.


Roman choral introspectif, la narration de Lorsque le coeur est sombre, le 32e livre de Gilles Archambault, romancier, nouvelliste et chroniqueur né en 1933, alterne ainsi entre les consciences de ces cinq convives d’un souper presque parfait - au moyen de monologues intérieurs à la tonalité uniforme.


Faisons les présentations : le « petit Luc », début de la quarantaine, qui a connu mille petits métiers, un peu instable aussi dans sa vie sentimentale. Marie-Paule, comédienne dans la soixantaine et ex de Ghislain, jamais vraiment sortie de l’emprise du vieux comédien. Annie, fille d’un ami du vieil homme, aussi sa filleule, a 35 ans et travaille dans une galerie d’art.


Puis il y a Yves, 70 ans, écrivain qui enseigne la création littéraire dans une université montréalaise. Lui qui ne jurait que par l’amour et l’écriture pour essayer de conjurer l’absurdité de la vie, il est en panne d’écriture et son couple bat de l’aile. Il est lucide (« Je suis irrécupérable. Seule Valéria m’empêche de désespérer tout à fait ») et sait que le coeur n’y est plus, ni en amour ni en littérature.


« Style vieillot, monde suranné, misérabilisme de l’âme », lui a reproché la critique au sujet de son dernier roman. Il s’en formalise un peu, mais il l’avoue lui-même : « J’aurai traversé la vie sans en tirer le moindre agrément. » Comment s’étonner, dès lors, que cette grisaille laisse des traces sur les pages de ses propres livres ?


Ode à l’amitié, Lorsque le coeur est sombre ? Oui et non. Malgré l’attirance réciproque, malgré les pâles indices d’une certaine solidarité, chacun se surveille, médit en secret des autres, compte ses sous. Et outre leurs liens avec ce vieil acteur mis sur la voie de garage, le point commun de tous ces personnages qui laissent agir l’attraction terrestre semble être leur immobilisme.


Décrépitude conjugale et physique, angoisse sexuelle masculine, lamento varié : le parfum des regrets flotte ainsi un peu partout. « Comment puis-je oublier que la mort est au bout, que tout espoir est un leurre ? », constate l’écrivain du groupe.


Roman exempt de mélancolie et de misanthropie, Lorsque le coeur est sombre ? Allons donc. Assombri et immobile, pas gaulois pour deux sous, fidèle en cela à la manière Archambault. Et qui nous laisse avec une image qui s’impose : un homme seul qui vacille au bord d’un précipice, et qui se demande ce qu’il fait là sans savoir ce qu’il pourrait faire de plus ailleurs.


 

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