Crime, amour, écriture

Joël Dicker a remporté le Grand Prix du roman de l’Académie française et le prix Goncourt des lycéens 2012 pour son roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert.
Photo: Agence France-Presse (photo) Patrick Kovarik Joël Dicker a remporté le Grand Prix du roman de l’Académie française et le prix Goncourt des lycéens 2012 pour son roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert.

De passage au Québec ces jours-ci, le Suisse Joël Dicker a séduit les jurys littéraires et les jeunes lycéens français, remportant coup sur coup le Grand Prix du roman de l’Académie française et le prix Goncourt des lycéens 2012 pour son roman La vérité sur l’affaire Harry Quebert, un pavé de presque 700 pages, à la fois thriller, roman psychologique et roman de moeurs qui a pour toile de fond l’Amérique d’aujourd’hui. Malgré un accueil très chaleureux, le roman a suscité une certaine polarisation chez les critiques. Par articles interposés, défenseurs et détracteurs ont affiché leur engouement ou leur déception. Souffle romanesque et histoire puissante pour les uns, style indigent, clichés et naïvetés pour les autres. Qu’en est-il au juste ?


Dès qu’on plonge dans ce roman ample et foisonnant, on est emportés. Impossible de se déprendre. Nous sommes à New York à l’été 2008, en campagne préélectorale. Marcus Goldman, écrivain trentenaire dont le premier roman a connu un succès critique et public, est en panne d’inspiration. Pressé par son éditeur, il voit sa vie basculer quand Harry Quebert, son ancien professeur de littérature et un des écrivains les plus respectés du pays, est accusé d’avoir assassiné en 1975 Nola Kellergan, une adolescente de quinze ans, avec qui il aurait eu une liaison.


Le cadavre de Nola est découvert dans la propriété du professeur « par des jardiniers venus à sa demande planté des hortensias bleus ». Elle tient entre ses bras le manuscrit d’un roman d’amour qui lui est dédicacé. Convaincu de l’innocence de son mentor, Marcus Goldman quitte New York pour la petite ville d’Aurora dans le New Hampshire et décide de mener une enquête pour déterminer le fil des événements de l’été 1975.


Derrière ce roman gigogne (nous lisons trois romans écrits par des mains différentes) où les récits s’emboîtent, où les époques se chevauchent, où le lecteur est tenu en haleine jusqu’à la fin avec un suspense rempli de fausses pistes, de retournements et de rebondissements spectaculaires, se profile une fresque sociale et hyperréaliste de l’Amérique : la puritaine et la permissive ; la progressiste et l’ethnocentriste ; l’Amérique de la violence et des familles dysfonctionnelles et celle des petites gens à la vie paisible et heureuse ; celle des excès religieux, judiciaires, médiatiques. Joël Dicker connaît bien ce pays pour y avoir beaucoup voyagé et longuement séjourné. Les compagnons littéraires qui l’ont inspiré et avec lesquels il a écrit sont là, dans les marges du livre : Philip Roth, Jonathan Franzen, Vladimir Nabokov, Dennis Lehane.

 

D’amour et d’écriture


Le polar peut être lu sous d’autres angles. Une histoire d’amour triste, comme dans l’opéra Madame Butterfly, le traverse. Une à une, Joël Dicker soulève les couches de mensonge qui recouvrent l’histoire de Nora et Harry. Des secrets inavouables, psychose et imposture, remontent à la surface. L’analyse des ondulations psychiques de ces deux personnages fascine. La vérité sur l’affaire Harry Quebert est aussi un roman sur l’écriture, la fonction de l’écrivain et de la littérature. Dans une des 31 leçons d’écriture enchâssées dans la trame narrative, Harry Quebert dit à son élève Marcus Goldman : « Si les écrivains sont des êtres si fragiles, Marcus, c’est parce qu’ils peuvent connaître deux sortes de peines sentimentales, soit deux fois plus que les êtres humains normaux : les chagrins d’amour et les chagrins de livre. Écrire un livre, c’est comme aimer quelqu’un : ça peut devenir très douloureux. »


On peut reprocher au livre des longueurs dans son dénouement, une démesure dans le pathos (on pense ici au roman d’Harry Quebert, Les origines du mal), des dialogues voisinant ceux des soaps américains, des descriptions banales, une langue simple, convenue. En revanche, on appréciera la légèreté du style, le rythme des phrases qui témoigne d’une sensibilité musicale, une bonne dose d’humour et de joyeuses fulgurances.


Somme toute, La vérité sur l’affaire Harry Quebert est un bon roman et un vrai plaisir de lecture. Mais il n’est ni surprenant ni audacieux, et loin de la maestria célébrée par de nombreux critiques européens.


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