Pierre Ouellet ou le ravage intérieur

550 pages de poésie, en deux volumes, en une ardente logorrhée qui met les mots à mal, l’âme à l’avenant, et rend le désir forcené, effréné. Avec cette démesure, les oeuvres se construisent dans l’étonnement, en une telle détermination que c’est à peine supportable, à peine pensable. Difficile aussi d’en cerner les limites, de percevoir les chemins droits qui nous mèneraient au direct fil du sens, puisque l’auteur ne se contente pas de multiplier les pistes mais les morcelle, les casse à mesure, se perd peut-être lui-même, forcément, pour entraîner les lecteurs dans les traverses presque furieuses qui déferlent.

Tant de Buées brouillent la vue, empêchent le poète de bien voir la réalité défiler sous l’oeil du dieu, le «tueur à gages», tant de Huées pour repousser la haine, enfler le remugle sous la surveillance nocturne des oiseaux de proie.

Le poète ne cache pas une ambition mégalomane, lui qui cherche à traduire l’humanité tout entière, sa désespérante dissolution, son avatar de bonheur. Les textes englobent le réel entièrement resserré entre les pages des recueils, miroirs déformants de ce qui se met en marche, emporté par le cataclysme ordinaire. Recueils désespérants, brutalement conscients, radicaux. Difficiles, absolument. Strictement imprenables.

Aucun compromis n’est ici consenti aux lecteurs. Nous sommes dans le catastrophique. Le poète coupe les syllabes, torture les vers, comme bien souvent dans ses recueils antérieurs, mais, ici, cette fragmentation tient le rôle même du propos, traduit au plus près ce qui s’y dit du désespoir, de l’âme brisée: «des pages et des pages de phrases et de mots dans lesquels on peut se délester du poids du monde en en chargeant la langue […] », tel qu’écrit dans Buées. Le poète appelle cette entreprise une «épopée de la banalité», cette fois dans Huées.

Vingt ans d’écriture pour parvenir à saisir le délitement qui, au fil du temps, fait se craqueler le glacis du monde. «J’ai tenté, dit-il encore dans Buées, d’élever au rang de poème épique ce qui ne cesse de tomber ou de retomber des amours misérables de notre Temps, qui sont les péripéties anodines d’une éternité à jamais précipitée, déposée au fond des âges. »

La souffrance incantatoire du poète, lancinant lamento, soulève le souffle si court de la peine: «le coeur: une tu- / mescence gorgée d’amour dont on ne / veut pas. Qui reste là / coincé en soi. Puis sort en haine / au bout d’un temps. Les balles chauffent / dans le pistolet. C’est de la poudre / qui bout. La mort / y cuit. Mijote. Un jour / ça vous enflamme: le coeur et l’âme sous la / poche gauche. On n’en / peut plus: ça brûle les doigts et la / cervelle. On est / comme fou: on sort son coeur on tire / partout. Ça fait scandale: il y a plein de gens / qui tombent autour qui ne s’en relève- / ront pas.» (Buées)

Ainsi creusée, la conscience entraîne inéluctablement vers le fond, non pas du désespoir, mais d’une fulgurance émotive qui dévore sous le noir toute beauté. Jamais le regard ne se baisse, jamais la vérité n’est tue, jamais le réel n’est obvié. Nous sommes confrontés à la plus éclatante fosse qui puisse s’imaginer: rien n’est sauf, sauf la vie, elle-même trop précaire pour être certaine. Trouble incessant des textes qui cumulent l’amour et le fracas, la tendresse et les violences, fragments de haine et de fraternité, debout face à ce qui est.

De ce réel-ci ne reste que cette terrible confidence du poète : «je me / souviens comme si c’était / hier. Et c’est encore / demain. Tous ces souvenirs: / des désirs qui durent / inassouvis. Des dé- / sirs purs que le temps / salit. Nulle part réa- / lisés. Que dans sa / mémoire qui a- / vilit tout ce / qui vient ce qui / revient l’abâ- / tardit et le / flétrit» (Huées). Le Cap au pire de Samuel Becket n’est pas loin, inéluctable regard, irrépressible gouffre.

Des recueils d’une redoutable exigence, mais dont le parcours laisse en nous des éclats de conscience d’une rare nécessité.

 

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