Poésie: autour d’un Francis Bacon dénudé

Larry Tremblay est entre autres poète, dramaturge, romancier, essayiste et professeur.
Photo: Marie-Hélène Tremblay Le Devoir Larry Tremblay est entre autres poète, dramaturge, romancier, essayiste et professeur.

C’est une année exceptionnelle pour Larry Tremblay, lauréat, pour sa pièce Cantate de guerre, du prix Michel-Tremblay du Centre des auteurs dramatiques ainsi que du Prix de la dramaturgie francophone 2012 de la Société des auteurs et compositeurs dramatiques, au festival Les Francophonies en Limousin. Enfin, son excellent roman, Le Christ obèse, est finaliste au Prix des collégiens 2013.


Il vient de faire paraître un nouveau recueil de poésie, 158 fragments d’un Francis Bacon explosé, rien de moins qu’envoûtant, s’ancrant dans les arcanes sombres et compulsifs du célèbre peintre, entre autres ses nombreux portraits du pape Innocent X.


Chacune des trois parties du recueil inscrit une figure mythologique néfaste, Alecto, Mégère et Tisiphone, ouvrant ainsi la voie aux spectres maléfiques de l’oeuvre picturale. Par touches, le poète propose des morceaux vifs d’impressions. Littéralement : « se faire par la toile peinte/broyer les yeux// entrer dans son fracas/en ressortir jeune comme un os ». Image d’une grande force qui prouve l’intime relation du poète avec l’oeuvre du peintre. « La lumière couturière » de Bacon irradie « l’excrément du vrai » dans cet « espace carnivore » qui n’a de cesse de captiver le poète. Il dissèque les effets pervers de cette « peinture blessure/infectée par l’oeil/qui l’examine ».


Troublantes réussites que ces très courts textes qui accumulent avec une pertinence stupéfiante les marques qui nous scarifient le coeur à fréquenter une telle oeuvre picturale.


La force grave de ces peintures les associe au massacre, à la perte irréparable des êtres, « rien que la chair/tendue/entre deux cris ». Serait-ce donc vrai que « la toile meurtrière/enfante le cadavre du beau » dans « ces tableaux/impossibles à désamorcer » ? Alors que « l’oeil scalpel/fend la couleur jusqu’au blanc », serait-ce donc vrai que « dans l’atelier du peintre/la chair triche// joue à la viande » ?

 

Carnivores


Catherine Harton, dans son Francis Bacon apôtre, choisit plutôt de donner la parole au peintre lui-même pour traduire de l’intérieur les pulsions artistiques, les dérèglements et angoisses qui président à la création. Elle se met véritablement en quête de « la machine très féroce de la clarté » chez celui qui a si bien compris l’écorché et le cri.


On lui reprochera bien de trop fréquents passages alambiqués comme dans cette affirmation : « J’oblige les têtes pétries, la chute immédiate,/quelque chose de la jubilation, de l’organique,/la pose épurée de vos descendances ». Pourquoi venir obscurcir un projet au demeurant clair et intéressant ?


Pourtant, ailleurs, le ton est plus sobre. Retenons surtout la courte partie « Le jumeau parasitaire », où la poète donne la parole (de façon familière) à « Francis » et au « Modèle ». On retrouve aussi Bacon dans « Les partitions du vivant » consacrées à ses différentes références, soit « la bête », « Vélasquez », les triptyques christiques, le « corps humain », etc., qui nous font suivre, au fil des ans, les diverses étapes picturales du maître.


 

Collaborateur


***

158 fragments d'un Francis Bacon explosé

Larry Tremblay

Le Noroît

Montréal, 2012
176 pages


Francis Bacon apôtre

Catherine Harton

Poètes de brousse

Montréal, 2012

72 pages