Roman - Voyage au pays des illusions

Si vous êtes comme moi, le simple mot d’illusion vous fait penser à Balzac, dont Les illusions perdues ont marqué le début de votre intérêt pour la littérature. Plus tard est venue L’éducation sentimentale de Flaubert, roman initiatique par excellence. Il y aurait un peu de tout cela dans La fabrique des illusions de Jonathan Dee. Mais bien autre chose encore, ainsi que je tenterai de le dire.


Un mot au sujet de la forme. Pour une bonne part, le lecteur est en présence d’un roman du XIXe siècle. Évidemment, on est bien dans les années 1980. De nombreux détails nous ramènent à une réalité américaine pas tellement éloignée de la nôtre.


L’héroïne, Molly, est une sorte d’Emma Bovary adolescente. Vivant avec sa famille dans une petite ville de l’État de New York, pas très loin d’Albany qui vient de connaître un certain essor grâce à la multinationale IBM, elle ne résiste pas très longtemps aux avances d’un banquier chez qui elle fait office de baby-sitter.


La chose s’ébruite, Molly doit quitter Ulster. On le voit, on baigne dans la médiocrité, les parents craignent les réactions de leurs voisins, etc. Quant à Molly, elle vivote, flirte avec le milieu universitaire, vit d’expédients jusqu’à ce qu’elle rencontre John, un jeune étudiant en art, timoré peut-être, mais avec qui elle connaîtra une histoire d’amour dénuée de l’aspect sordide des aventures dont elle a fait l’expérience jusque-là.


L’amour ? Presque. Un jour, elle disparaît sans donner de raisons. Éperdu, le jeune homme fera tout pour la retrouver, ira jusqu’à se rendre à Ulster interroger les parents de Molly. La petite ville est vidée de ses habitants, IBM ayant décidé de transporter ailleurs ses opérations. Le père de Molly est en clinique psychiatrique, sa mère est presque aussi patraque, son frère Richard prêche la Bible au milieu d’illuminés qui croient qu’il est temps de cesser de pécher car la fin du monde est proche.


Dix années plus tard. John travaille dans le monde de la publicité. Sorte d’employé modèle, non tout à fait dénué d’opportunisme, il fait la rencontre de Mal Osbourne, vedette du monde de la publicité qui l’entraînera dans une aventure fascinante dont l’issue sera funeste.


Le projet de Mal Osbourne ? Élever la publicité au niveau d’une oeuvre d’art. Personnage hors du commun, il convainc des clients de financer des campagnes de publicité pendant lesquelles à aucun moment leurs produits ne seront nommés. Constamment dubitatif, John se laissera entraîner dans l’aventure et deviendra le principal adjoint d’Osbourne. C’est à l’évidence un faible, dépourvu de véritable envergure qui trouve satisfaction à opiner du bonnet en toutes circonstances. Rien pour convaincre Molly qui ne demanderait qu’à être convaincue. Un peu comme Emma qui aurait bien aimé que son mari soit un grand médecin.


À la suite d’aléas dont Jonathan Dee nous fait la relation parfois prolixe, Molly réapparaît. Elle sert d’égérie à un petit baron de la publicité dont Osbourne fera son affaire. Il persuade Molly de vivre avec lui, lui fait aménager un petit palais en Italie, etc. Toujours amoureux, John tentera sans succès de comprendre pourquoi Molly, dix années auparavant, l’avait largué. Rien ne lui prouve que Molly ait pour Mal la moindre inclination. Le propre de cette femme semble être de faire naître des passions qu’elle n’est pas sûre de partager. Et de disparaître dans la nature.

 

Trempé dans la pub


Ce roman touffu serait illisible si ce n’était de la virtuosité du romancier. Molly a beau être à plusieurs égards une Lolita de province, malhabile à gérer le charme qui se dégage de sa personne, elle apparaît attachante et d’une complexité réelle. De même, John n’est pas qu’un faiblard sans épine dorsale. Il a de l’amour une haute idée. Même le monstre d’orgueil qu’est Osbourne est crédible, malgré son goût pour le hors-norme, le gigantesque.


Du monde de la publicité et des tentacules que le capitalisme utilise pour transformer nos vies, il est beaucoup question dans ce roman. Cette fabrique d’illusions qu’il est de plusieurs façons teinte la plupart des pages de ce roman. Le côté factice d’une réalité créée de toutes pièces semble parfois plus évident que les passions à la petite semaine qui laissent le coeur et le corps presque intacts. Molly n’est certes pas une amoureuse, elle se laisserait plutôt porter par les événements.


Pour qui ne connaît à peu près rien de l’univers de la publicité décrit tout au long de ces pages, la description qu’en fait l’auteur, bien qu’un peu complaisante, est fascinante.


En romancier habile, Jonathan Dee sait mêler les époques, nous entraîner dans des retours en arrière, nous faire accepter les coïncidences les plus inattendues. Mais, pourquoi ne pas le dire, il aurait pu raccourcir son roman d’une bonne centaine de pages. Cette remarque ne m’empêche pas d’en recommander la lecture, tant est évidente sa maîtrise de la matière romanesque, tant est convaincante sa description d’une réalité américaine.


 

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