La vie, en coup de vent

«Je me suis promis de remplir ce cahier de tous les souvenirs précieux que je n’emporterai pas avec moi. Ma main tremble un peu, surtout en fin de journée, mais mon écriture est tout à fait lisible. Puis c’est toujours clair et net dans ma tête. Étonnamment d’ailleurs… »


Elle a passé en coup de vent, la vie de Berthe. À 94 ans, elle se prend à rêver d’un festin de Babette pour son prochain anniversaire : « Quelques huîtres, des malpèques de préférence […] Une salade de cresson arrosée d’huile d’olive, d’un soupçon de vinaigre de framboise et très, très aillée, que le croque-mort en souffre de m’approcher. Puis du champagne sur tout ça, du vrai et du meilleur. Il en coûtera ce qu’il en coûtera, je veux savourer ma dernière extravagance dans la plus absolue desinsouciances. »


Nonagénaire, Berthe vit la tête dans la lumière en refusant ces peurs irraisonnées qui viennent, dit-on, avec l’âge. Comme le temps « file comme un voyou », elle décide de marcher à la rencontre de ses souvenirs et de les coucher à l’encre sépia sur le papier ligné d’un cahier. Ce sera l’héritage qu’elle laissera en partage à ses arrière-petits-enfants.


Avec un surprenant mélange de force et de sensibilité et sur un ton chaleureux et drôle, elle raconte sa vie depuis l’enfance, les êtres qu’elle a aimés, les instants de grâce auprès de Vivian, grand amour de sa vie, les enfants qu’elles ont élevés ensemble, les bouleversements mondiaux. Dans ses allers et retours sur le fil du temps, Berthe, femme libre avant l’heure, met en miroir ses amours féminines avec ses feux sensuels à une époque où les préjugés sociaux élevaient des murs entre les familles… Les pages filent, la mémoire se fait patineuse de fantaisie. Comme un tiroir rempli de souvenirs de vacances heureuses, Berthe raconte toute une série d’étonnements et d’émerveillements qui ont élargi sa vie.

 

Ordre injuste


Berthe ne s’est jamais résignée à l’ordre injuste des choses. Elle porte un regard critique sur notre époque, ses aveuglements, et le rôle que chacun décide ou non d’y jouer. La planète se meurt - « la maison brûle et nous jouons avec le vendeur d’allumettes » -, les guerres, aussi insensées que réelles. En janvier 1991, Berthe, terrifiée par les bombardements sur Bagdad, se réfugie dans les livres. Elle découvre l’Italien Alessandro Baricco et son premier roman. Castelli di rabbia (Les châteaux de la colère) : « Je détournais la tête et m’enfonçais dans le monde romanesque de Baricco qui me dévoilait ce que je m’évertuais à fuir en le lisant. “ On lit, écrivait-il, pour ne pas lever les yeux vers la fenêtre, voilà la vérité. ” Cette phrase, je l’ai toujours, à l’encre verte délavée, transcrite au dos d’une carte postale montrant un souk de Bagdad. »


Il est des souvenirs plus éreintants, plus épuisants que d’autres. La mort, l’arrache-coeur, celle de Vivian, surtout. « Sa mort a tranché ma vie en deux et m’a laissée comme une coque vide sans gouvernail, sans archipel à l’horizon, sans même une brise pour avancer. »


Louise Auger nous offre un roman extrêmement attachant et émouvant. De ce tableau intime et humain se dégage un message d’amour de la vie. C’est finement écrit, décrit, analysé avec humour, tendresse, lucidité et acuité. Les compagnons littéraires avec lesquels Louise Auger écrit ne sont pas les moindres : Karen Blixen, Arundhati Roy, Paul Éluard et Virginia Woolf. Le dernier hiver est une belle réussite littéraire, vraiment, pour l’écrivaine et docteure en psychologie.


 

Collaboratrice