Une sonnerie dans le vide

L’écrivain français Patrick Modiano
Photo: C. Hélie Gallimard L’écrivain français Patrick Modiano

On évite généralement de l’inviter sur un plateau tant il peine à trouver sa langue : ses idées se perdent en chemin, il achoppe, tergiverse, se reprend, fuit et s’excuse d’exister. Patrick Modiano est un phénomène d’exception dans la sphère publique, mais la durée, la cohérence et la solidité de son oeuvre paradoxale nous donnent rendez-vous.


Tandis que certains mettent en question son bovarysme, son traumatisme de fils de juif collabo, son martyre expiatoire des années sombres, sa honte et ses errances tant identitaires qu’au sens propre de la rue, il franchit « l’effet de visière » dont Derrida a parlé à propos de qui vous voit sans que vous vous en doutiez.


Modiano échappe à l’ironie des uns. Votre lectrice est des autres, pour qui manques et télescopages déceptifs creusent des travées singulières. Qu’il ait un sens maniaque de la présence absente, tant mieux ! La force de ses histoires tient à la traversée de cauchemar morose et à l’exploration fine, si fine, de sa traque résistante. Déroutant, sinon, l’abandon consommé à l’impossible et au vain.

 

Dans un hôtel de Montparnasse


L’heure des nuits est de cette veine revenante sur des modes variés. Il est ici question d’un groupe de comploteurs au temps de l’Organisation armée secrète (OAS), à l’Unic Hôtel à Montparnasse (qui existe toujours), et d’un narrateur qui, sans écouter ses intuitions, fréquente des meurtriers. Une femme anodine, surtout, justifie la quête vingt ans plus tard.


Aucune désinvolture, donc, chez Modiano, mais un soin admirable à détailler, à débusquer les signes et à en évider le banal, sans que l’ellipse de vérité vire au leitmotiv éculé. Il interroge comment on répond de sa vie tant qu’on est vivant.


Dans ses gris monotones, son oeuvre est certes plombée d’un vide encombrant, mais tout est dans le signe. Modiano est un ironiste triste, un pourfendeur d’idéalisme, un réaliste qui contourne les clichés sans lésiner sur l’obsession. Il contient sa férocité narquoise dans un ton neutre ; il pointe la menace en faisant jouxter la subtilité et la sottise, pour exorciser l’effraction de la mort.


Ainsi distille-t-il son message subliminal : votre vie psychique est minée par vos certitudes ; ouvrez donc le doute sur ce qui ne tient pas, retirez cette arrogance du moi et confrontez l’arbitraire, la dilution de votre identité dans le pareil au même, ce drame d’autrui dont vous êtes complice, parce que l’autre vous échappant vous entraîne dans le néant.


Chez Modiano, l’anéantissement à l’horizon n’est pas une esquive, puisque la vie tient dans cette parenthèse. Tout est là, comme dans le riche dossier critique Modiano paru aux Cahiers de L’Herne (2012, 278 pages). Emmanuel Berl, Tiphaine Samoyault, Robert Kanters, Régine Robin, Dominique Rabaté, Mireille Hilsum le commentent avec brio. Et qu’il s’agisse de Romain Gary, de Peter Handke ou de Didier Blonde, du cinéma, de la photographie ou du roman, leurs regards vivifiants éclairent Modiano.


On ne se plaindra pas de l’y retrouver lisant Julien Gracq, Joseph Roth ou Robert Walser. Son scénario avec Louis Malle, Lacombe, Lucien, est un chef-d’oeuvre du cinéma, Schlöndorff et Losey l’affirment. Dominique Zehrfuss, sa femme, l’y qualifie de « détective métaphysique » et, sur les pas de son grand-père géomètre flamand, de géographe de l’intérieur.

 

Peintre de l’épure


À la fois médium et peintre de l’épure, il traverse la transparence et cerne des formes en disparition. C’est inquiétant et féerique, rêverie musicale éveillée, éclosion de la vision entre des rideaux de fumée - une fumée nocive, toxique, que Modiano qualifie de « bombe à retardement ». La mémoire fait vivre les archives ; mais le plus fort est que le roman puisse contrer le passé, y amenant une autre réalité, la présence différée, la hantise que Derrida a qualifiée de science ou de « modalité du peut-être », face aux symptômes des violences dont nous portons la responsabilité.


Modiano est un gardien vigilant, intempestif, ouvert à l’interdit, au perdu, au spectral, qui rend pensable l’actuel vivant. Il éveille ce qu’une génération de déconstructivistes a appelé la lutte contre le totalitarisme : à partir d’une inadéquation assumée, son roman rend possible de penser et de désirer l’avenir.


 

Collaboratrice

1 commentaire
  • Jacques Wilkins - Abonné 16 décembre 2012 10 h 31

    l'herbe des nuits

    Votre critique est compliquée. À la fin de sa lecture, j'avais l'impression de ne pas être assez intelligent pour comprendre tous vos concepts et vos métaphores. C'était trop. Votre article ne fait pas référence au bon titre. Je ne vous attribue pas l'erreur. Peut-être est-ce à la correction ou à la mise en page ? C'est l'herbe des nuits et non l'heure des nuits. J'ai quand même apprécié le roman et toute la nostalgie qui est propre à Modiano.