Vivre, mais à quel prix?

José Saramago a reçu le prix Nobel de la littérature en 1998. L’écrivain d’origine portugaise est décédé en 2010.
Photo: Agence France-Presse (photo) Pierre-Philippe Marcou José Saramago a reçu le prix Nobel de la littérature en 1998. L’écrivain d’origine portugaise est décédé en 2010.

Qui a vu le documentaire Jose e Pilar, de Miguel Conçal-ves Mendes, consacré aux dernières années de la vie de José Saramago, n’est pas prêt d’oublier la figure du grand écrivain portugais, Prix Nobel de littérature, entraîné par sa compagne, la journaliste et activiste Pilar del Rio, dans une fervente activité promotionnelle même si ses forces étaient déclinantes. Le film chantait à la fois la grandeur du couple et l’engagement d’un écrivain.


Voici que paraît la traduction française d’un roman édité en 1980. Relevé de terre de José Saramago est une oeuvre magistrale. D’entrée, le ton nous en est donné. En exergue, ce texte d’Almeida Garret : « Et je demande aux économistes politiques, aux moralistes, s’ils ont déjà calculé le nombre d’individus qu’il est nécessaire de condamner à la misère, à un travail disproportionné, au découragement, à l’infantilisation, à une ignorance crapuleuse, à une détresse invincible, à la pénurie absolue pour produire un riche ? »


Pour illustrer ce qui lui paraît être une ignominie, Saramago se penche sur le destin de trois générations d’une même famille, les Mau-Tempo, du XXe siècle naissant à la Révolution des oeillets. Domingos est cordonnier, nettement ivrogne. Il bat sa femme, ne s’émerveille pas outre mesure qu’elle mette au monde des enfants. Tout autour, des travailleurs agricoles qu’un travail harassant mène à l’abrutissement. La plupart d’entre eux sont analphabètes et acceptent comme une fatalité d’être traités comme des bêtes. Le clergé veille à ce que se perpétue cet état de choses.


Les prises de conscience sont lentes à venir. Que la royauté cède la place à la république ne change pas grand-chose. Les propriétaires des latifundiums, véritables despotes, veillent à ce que la rentabilité soit au rendez-vous. Il est aussi normal que la dame du domaine rural se rende à Paris pour meubler sa garde-robe que d’ignorer que le travail des enfants, le vieillissement précoce des corps des femmes et des hommes sont une injustice fondamentale.

 

Le zèle et les fouets


Les potentats ont rapidement compris que, pour perpétuer leur règne, il leur faut élire dans le peuple même des asservis des contremaîtres plus féroces encore que leurs maîtres. Aussi ne se prive-t-on pas de mâter les tentatives de rébellion de la manière la plus brutale. Il faut attendre des décennies pour que s’organisent les premiers mouvements de grève. Des décennies pour parvenir à convaincre de ses droits une population élevée dans le sentiment que le propriétaire terrien est un distributeur de biens et non un exploiteur.


José Saramago est essentiellement un homme de gauche. Il veut dénoncer. « Cette question des relations entre patron et employé est fort subtile et ne se décide ni ne s’explique en une demi-douzaine de mots, il faut aller voir tel un espion caché. » Cet espion ne tarde pas à s’apercevoir que le système mis en place ne fonctionnerait pas sans des régisseurs zélés. « Le régisseur est le fouet qui met la chiennerie au pas. Il est un chien choisi parmi les chiens pour mordre les chiens. Il convient qu’il soit un chien afin de connaître les ruses et les défenses des chiens. »

 

Condition humaine


Il ne faut pas le cacher, ce roman, tout concluant qu’il est, ne se lit pas aisément. Écrit sur un ton réaliste, il s’échappe régulièrement de ce carcan par le recours à une évocation lyrique de la condition humaine. Le passage du temps, la transformation des consciences, la savante évocation de destins divers pendant la marche de l’Histoire, tous ces éléments sont rendus avec précision. Saramago nous livre une épopée de la condition humaine d’une éclatante beauté. Le lecteur ne regrettera pas l’effort fourni, tant il aura l’impression d’avoir fréquenté une oeuvre majeure.


Que le livre s’achève sur l’apparition d’un espoir n’apparaît nullement comme une facilité. En lisant ce roman difficile, et en en étant imprégné, on ne peut qu’oublier que les lendemains ne chantent jamais pour bien longtemps.

1 commentaire
  • Jocelyne Choquette - Inscrit 15 décembre 2012 10 h 13

    MERCI !

    Merci pour ce magnifique article qui donne le portrait d'un véritable homme de gauche soit un humaniste et non un tolérant aveugle. Je ne connaissais pas ce livre et je courre l'emprunter car j'ai l'impression que depuis quelques années le monde recule au lieu d'avancer.....