Les temps de la vie

Le thème des âges de la vie est d’abord moral : dans la tradition de sagesse où il s’est constitué, ce thème a suscité un vaste ensemble de représentations sur le passage du temps, la finitude, la fugacité de la jeunesse. Qu’il s’agisse d’images didactiques, empreintes de doctrine religieuse, ou qu’il s’agisse simplement de maximes transmises au fil des siècles, ce matériel avait d’abord pour but de nourrir la méditation et il accompagnait un vaste répertoire littéraire et spirituel destiné à le rendre explicite. Voici un livre qui adopte un tout autre point de vue. Reprenant le thème du cycle des âges de la vie, le grand généticien français Axel Kahn, avec la collaboration d’Yvan Brohard, entreprend de revoir toute cette tradition. Le répertoire iconographique est enrichi et le texte en renouvelle entièrement l’interprétation.

Le regard sur les représentations des âges de la vie - de l’enfance à la vieillesse, en passant par l’adolescence, la maternité, le pouvoir de la maturité - porte ici la signature d’un questionnement scientifique. Quand le savant demande pourquoi la vie est, dès son avènement, engagée vers la mort, il ne demande pas seulement pourquoi la jeunesse doit se flétrir, mais aussi, plus généralement, pourquoi la perfection de tout organisme vivant est destinée à la corruption et au déclin. La recherche génétique, soutenue sur plusieurs points par des éléments d’éthologie animale et d’anthropologie, vient donc modifier en profondeur la méditation morale sur les images séculaires du fil du temps. Le livre juxtapose à cette fin trois registres qui se soutiennent mutuellement : d’abord, le texte d’Axel Kahn, exceptionnel par sa précision, sa lucidité et la richesse de son questionnement éthique ; ensuite, de brefs textes d’Yvan Brohard, présentés comme des « focus », sortes de mises au point de nos connaissances sur l’histoire de l’art dans son rapport avec la science ; enfin, un choix d’images éblouissant.


Cet ensemble d’images ne se limite pas aux éléments connus de l’histoire de l’art, du Saturne de Goya aux tableaux de Lukas Cranach. Il inclut en effet deux séries photographiques, préparées par François Guénet et Patrick de Wilde, qui présentent des images des âges de la vie dans des communautés traditionnelles, principalement africaines. Cet assemblage transforme, en lui donnant une forme ajustée à la diversité des cultures, le thème repris de l’histoire classique de l’art. La juxtaposition audacieuse du portrait de Ranuccio Farnèse, par le Titien, et d’un portrait d’un homme dassanech (Éthiopie) n’est qu’un exemple de cette mise en forme très neuve de l’iconographie. Quelques oeuvres contemporaines, comme un photomontage de Pierre-Yves Trémois à partir d’un autoportrait de Dürer, complètent cette approche à tous égards admirable.


Le livre se conclut par des pages où Axel Kahn revient sur la tradition des vanités et la commente en puisant dans la réflexion contemporaine sur l’immortalité et les modifications génétiques. Critique bien connu des utopies techniques, le généticien se fait philosophe et médite à son tour sur la postérité, la mémoire et l’empreinte en regardant le célèbre tableau de Rembrandt, Aristote devant le buste d’Homère. Par son originalité, par sa rigueur, par la richesse de son iconographie, ce livre démontre qu’un des thèmes les plus connus de l’histoire de l’art peut trouver un nouveau langage et servir encore de support à notre méditation.

 

Collaborateur