Roland Giguère l’enchanté

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	Le poète à l’époque des éditions Erta.</div>
Photo: Source Hexagone
Le poète à l’époque des éditions Erta.
« Des hommes grands gros gras saignants / des femmes minces fines douces et fluettes / un peu fées mais aussi très flammes / des hommes grenouilles / des femmes flasques / des enfants désossés / des pyramides de farine ». Ces vers du poète Roland Giguère, écrits en 1956 et parus dans l’incontournable recueil L’âge de la parole, sont maintenant chanson. Car l’auteur-compositeur-interprète Thomas Hellman, tombé sous le charme en janvier dernier de la musicalité des poèmes de Giguère, vient de lancer dans un livre-disque léché 13 chansons adaptées du recueil phare du poète, ainsi que de Temps et lieux (l’Hexagone, 1988).
 
Pour tout effacer j’avance. Sans histoire. Mémoire d’ombre. Autant de textes de Roland Giguère ramenés à la lumière, accords folks à l’appui. Car si les écrits du poète ont été remarqués et salués à leur publication, depuis le décès de l’écrivain, en 2003, les lecteurs semblent oublier d’y replonger.
 
Né en 1929, Roland Giguère brille sur les arts et la littérature du Québec de la Révolution tranquille. Poète, il fait aussi des arts visuels, dessine, sérigraphie. Il sera d’ailleurs la seule personne à recevoir deux Prix du Québec : d’un côté, en littérature, le prix Athanase-David ; de l’autre, le prix Émile-Borduas en arts visuels. Roland Giguère a aussi remporté le Prix du public du tout premier Marché de la poésie de Montréal, en 2000, dont la bourse venait accompagnée d’un cellier et d’un bon d’achat de 1000 $ à la Société des alcools. « J’espère que vous aimez le bon vin, monsieur Giguère », avait demandé lors de la remise du prix le représentant de la SAQ. « Oui, et le mauvais aussi… », aurait répondu le poète, conscient de son amour de la bouteille.
 
Imprégné du surréalisme, ayant fréquenté André Breton, Roland Giguère sera un des auteurs d’ici à fouiller, version soft, le plus longtemps ce courant. Claude Gauvreau l’a décrit comme un « figuratif d’imagination », soulignant que Giguère fut un des premiers à mettre l’accent sur le monde intérieur. L’âge de la parole et Forêt vierge folle demeurent ses livres phares.
 
Souvenirs du poète

En 1949, Roland Giguère fonde les éditions Erta et s’intéresse aux beaux livres, accordant autant d’importance à l’édition qu’au contenu. Son legs d’imprimeur sert encore. Pierre Fillion, conseiller littéraire chez Leméac, a acquis pour ses artisanales éditions du Silence le matériel de son ami poète. « J’ai un meuble contenant plusieurs alphabets de caractères de bois ; ce meuble, Roland l’avait lui-même acheté d’une imprimerie de la Mauricie dans les années 1960. Il s’est servi de plusieurs de ces lettres et ornements dans ses sérigraphies. »
 
Car le poète intègre souvent ses œuvres ou des éléments visuels à ses textes. « J’ai déménagé ce meuble en le démontant, se rappelle encore Pierre Fillion, puisqu’il ne passait plus dans l’escalier de son atelier des éditions Erta, situé au troisième étage du boulevard Saint-Laurent, au-dessus du Cinéma Parallèle. Je Me suis retrouvé sur le trottoir avec un meuble que j’ai remonté pièce par pièce sous l’œil des curieux… »
Le poète est décédé en août 2003. Présumé suicide, puisque son corps fut retrouvé dans la rivière des Prairies et que Giguère, passionné des arts visuels et des mots, était ravagé de se voir affligé de problèmes de vue et d’ouïe.
 
Musique d’Hellman

Des années plus tard, c’est par hasard et par un ami qui lui met un livre entre les mains que Thomas Hellman découvre Roland Giguère. « Chez moi, en feuilletant, à chaque page, je lisais à haute voix, j’avais ma guitare, je trouvais une mélodie, je Me suis mis à chanter. Ça s’est fait vraiment complètement naturellement. Ma première impression a été une réaction sonore. Ce sont des poèmes dont les images sont simples. Elles entrent en toi facilement. Cette image a un écho, elle te nourrit, jusqu’à l’émotion. C’est pas juste un plaisir de l’art pour l’art. C’est, je crois, ce qui fait que ces poèmes ont quelque chose d’intemporel. Et qu’à chaque lecture tu découvres des couches successives et chaque fois tu entres plus profondément dans le poème. J’ai essayé de faire la même chose avec la musique — c’est l’avantage du folk, d’apparence simple, mais capable d’évocation. Et que je trouve intéressant de ramener ces poèmes, même si ce n’était pas l’intention, de faire une œuvre qui rencontre plusieurs univers, à travers le temps, de voir cette communication avec quelqu’un qui n’est plus là. »
 
L’auteur-compositeur-interprète est le premier surpris de cette connexion au texte. Sous le charme, il intègre à la dernière minute de ces chansons toutes fraîches au Studio littéraire qu’il préparait. D’autres chansons s’ajouteront ensuite, jusqu’au livre-disque. Un format auquel le chanteur tenait.
 
« J’aime les livres, le contact avec la page, j’aime les vieux livres dont j’ai hérité de mon grand-père, plein de ses notes, avec les traces de doigts sur les pages. Je voulais que les gens aient ce rapport-là, que la lecture fasse partie de l’écoute. » Le résultat, riche mais dont les puristes douteront, est un remixage tout à fait dans l’air du temps : 13 poèmes de Giguère, plusieurs de ses illustrations, mais aussi des photos d’Hellman en création et en spectacle, le tout préfacé par Évelyne de la Chenelière.
 
Du disque au livre ?

Le succès des disques et spectacles Douze hommes rapaillés, rappelons-le, a surpris tout le monde ces dernières années. Et a eu l’avantage de ramener la poésie de Gaston Miron, via les ondes, sur la place publique. La chanson est-elle vraiment un moyen d’amener les lecteurs à la poésie ? C’est ainsi, du moins, que Thomas Hellman y est arrivé. « Les auteurs-compositeurs qui m’ont marqué avaient une écriture très poétique : Tom Waits, Jacques Brel et surtout Leonard Cohen. J’aime encore la poésie musicale. Je suis attiré beaucoup par les poètes américains, par la beat poetry, le Harlem Renaissance avec des gens comme Langston Hughues, toute cette poésie influencée par le blues et le jazz. J’ai des affinités aussi pour des gens comme Patrice Desbiens, Charles Bukowski, même l’Acadienne Georgette Leblanc. »
 
Tristan Malavoy, poète qui a tâté du spoken word et qui est maintenant plus connu comme chansonnier, croit de son côté que disques et spectacles « peuvent contribuer à intéresser au texte, mais il faut qu’il y ait autre chose pour inviter à ouvrir un recueil, parce qu’une bonne partie du public est encore rebutée par un recueil de poèmes. On a donc peur de sortir de là avec un mal de tête. On fréquente très, très peu notre poésie écrite au Québec. C’est étonnant, alors que plusieurs des figures connues du milieu culturel, jusqu’à l’étranger, sont des poètes — de Richard Desjardins à Gilles Vigneault —, qu’on ait encore si peur devant un recueil. »

Si les chiffres exacts ne sont pas disponibles, aux éditions l’Hexagone, qui continuent de publier L’homme rapaillé de Gaston Miron, on confirme que le livre remonte de façon significative au palmarès Gaspard-Le Devoir à chaque nouveau disque ou spectacle. « On est très attachés, au Québec, au véhicule musical », souligne encore Malavoy.
 
Un poète maître chanteur ?

Outre Thomas Hellman, les vers de Roland Giguère ont charmé aussi Chloé Sainte-Marie. La rousse chanteuse de poésie a donné voix sur Parle-moi aux poèmes Tu vois, Toi la mordore et Faire terre, extraits de L’âge de la parole et de Forêt vierge folle. Et Les éléments, dernier disque de Tristan Malavoy, contient Voyons voir, une courtepointe de deux poèmes parus dans le recueil posthume Cœur par cœur.
 
Coïncidence ? « Je pense que le hasard y est pour quelque chose, analyse Tristan Malavoy. Mais on était au moins quelques-uns, pendant le buzz autour des disques des Douze hommes rapaillés, à se dire que c’est beau, faire découvrir Gaston Miron à un public plus large, mais qu’il y a d’autres auteurs de poésie québécois importants du XXe siècle qu’il faudrait revisiter. Au premier chef, pour moi, se trouvait Roland Giguère. »
 
Le poète serait-il particulièrement facile à faire chanter ? « Mon premier coup de foudre pour Giguère est passé par l’oreille, se remémore Thomas Hellman. C’est mon oreille, tout de suite, qui a accroché sur la sonorité des mots. » Tristan Malavoy estime également qu’il y a là « au départ une musique des mots, très claire, et que les mots de Giguère s’adaptent bien à la chanson. Il y a un travail à faire, puisque, comme chez Miron, il n’y a pas de refrain : il faut faire revenir des éléments pour en créer un. Je pense qu’il y a présentement un appétit pour des chansons bâties avec des textes plus forts, à partir de ce matériau chatoyant et puissant qu’est la poésie ».
 
***
 
Thomas Hellman chante Roland Giguère
Roland Giguère, Thomas Hellman, Évelyne de la Chenelière
Éditions de l’Hexagone
Montréal, 2012, 64 pages
 
Cœur par cœur
Roland Giguère
Éditions de l’Hexagone
Montréal, 80 pages
 
L’âge de la parole
Forêt vierge folle
Roland Giguère
Typo
Montréal, 1991 et 1999, 170 et 224 pages respectivement
3 commentaires
  • France Marcotte - Abonnée 2 décembre 2012 08 h 18

    Grand frère

    «Je pense qu’il y a présentement un appétit pour des chansons bâties avec des textes plus forts...», dit Hellman.

    Moi je me demande pourquoi les auteurs-compositeurs-interprètes ne les écrivent pas eux-mêmes plutôt que de puiser dans un passé riche qu'ils semblent incapables de dépasser, de surpasser.

    • Pierre Jolicoeur - Inscrit 2 décembre 2012 11 h 11

      Les temps changent, Mme Marcotte, et les générations aussi. Difficile de passer un flambeau quand les plus jeunes changent de mode de communication (le rap, le hip-hop), que l'art de la mélodie disparait petit à petit, et que ces mêmes jeunes délaissent une façon de créer pour une autre n'ayant plus les mêmes paramètres.

      N'oublions surtout pas qu'il devient de plus en plus difficile de vivre de son art, surtout au niveau de la musique: internet a démoli la structure de rémunération classique du droit d'auteur, le gouvernement fédéral en a rajouté une couche avec son projet de loi C-10 qui permet en gros de NE PLUS rémunérer les artistes pour leur travail, alors que tout le monde pille le buffet à qui mieux mieux.

      Par exemple, on refuse de verser une redevance à l'achat d'un iPod, redevance que le gouvernement Harper a hypocritement qualifié de "taxe"; quand tu veux tuer un métier, tu ne fais pas mieux.

      Tout travail mérite un salaire, y compris celui de la chanson; il ne faut donc pas se surprendre si la relève s'annonce rare, et moins forte que la génération précédente qui a donné naissance, de surcroît, à des géants...

  • France Marcotte - Abonnée 2 décembre 2012 09 h 50

    Postures

    Ou bien le titre d'auteur-compositeur est-il dans plusieurs cas précipité?

    Comme celui d'artiste d'ailleurs.

    Il y manque la sueur.