Dessine-moi le XXe siècle

Cet ouvrage fait date. Jamais un volume n’a rassemblé et reproduit autant de dessins de presse exceptionnels signés par les plus grands maîtres français du genre, de Moisan à Sempé, de Reiser à Wolinski. Osons la comparaison : c’est un peu comme si un seul beau livre d’art proposait tous les chefs-d’oeuvre de l’art moderne de France.

Le riche florilège de ce XXe siècle en 2000 dessins est découpé de manière chronothématique : la séparation de l’Église et de l’État, la der des ders, les Années folles, les années sombres, les Trente Glorieuses, Mai 68, les 30 piteuses. Il y a 11 sections, étalées sur quelque 600 pages, présentant donc 2000 dessins au total. La sélection admirable concoctée par deux journalistes permet de traverser le dernier siècle en suivant divers rythmes : au pas de charge et au pas de l’oie, puisque ce siècle demeure un des plus destructeurs de l’histoire humaine, avec des sommets d’horreur à faire regretter la Création ; en dansant et en sautillant de joie et d’admiration pour une époque d’une ébullition créatrice en science comme en art sans pareille depuis la Renaissance.


Les oeuvres d’actualité sont présentées en grappe pour témoigner du foisonnement des orientations idéologiques et stylistiques. Les textes eux-mêmes, fins et humoristiques, avec une constante ironie, éclairent leurs contextes de production. Les réussites actuelles impressionnent, bien sûr, et personne ne peut disputer l’indéniable talent d’un Tim, d’un Cabu, d’un Plantu. Seulement, au début de la grande aventure, la floraison des journaux satiriques illustrés permet aux artistes engagés de se surpasser avec des oeuvres d’une méchanceté (et parfois d’une insupportable bêtise) souvent inégalées aujourd’hui. Très franchement, la plupart de ces dessins seraient impubliables aujourd’hui. Au moment de l’Exposition coloniale de 1931, par exemple, les dessins font moult usages de cannibales et de personnages parlant « pitit nègre »…


Les publications les plus regardées, les plus populaires ont des noms délirants comme L’Assiette au beurre, Le Crapouillot ou Le Canard enchaîné, toujours au couac celui-là. Elles concentrent la vision du monde de leur temps comme nos journaux et nos magazines relaient le pire et le pas pire de la pensée d’aujourd’hui.


Les premières années anticléricales bouffent du curé et sus à la calotte ! « Plénitude du ventre ! Vide du cerveau ! Paix au coeur ! », dit le titre d’un dessin à la ligne claire montrant un ecclésiastique obèse endormi en lisant Libre parole, un ignoble journal antisémite catholique ultraconservateur. Pendant la Grande Guerre, le dessin devient tout à la fois une manière de célébrer le patriotisme et une façon de conjurer l’horreur par le rire. « T’en fais pas, dit un poilu des tranchées à un autre, pendant la guerre de Cent Ans, y sont tous morts de vieillesse ! »

 

Un art en soi


On comprend vite que la caricature, que « le dessin de presse » est un art en soi et que, dans ses meilleures réalisations, cette forme esthétique s’arrime aux grands courants esthétiques. Une telle rappelle Daumier. Une autre fait penser à Toulouse-Lautrec. Il y a aussi beaucoup de productions de la vague expressionniste particulièrement chargées. En plus, tous les dessins ont été récupérés à la source et retravaillés en gravure pour restituer leur splendeur d’origine.


Ces formes servent un fond. L’art du dessin de presse n’est pas un art pour l’art. Les dessinateurs cherchent à faire réfléchir et servent toujours à faire rire, même quand ils abordent les sujets les plus délicats. À la Libération, Henri Monier montre deux chiens regardant passer un caniche tondu. La légende dit : « Elle se serait compromise avec un loulou de Poméranie. » En septembre 2011, Cabu montre un avion fonçant sur une tour et un trader qui crie au téléphone : « Vendez ! »


Tandis qu’on en parle. Cette même caricature se retrouve aussi dans la section qui traite des attaques sur New York du relevé de l’expert en géopolitique Jean-Christophe Victor. « Malgré l’affliction internationale, Cabu ose la critique en dénonçant l’obsession aveuglante de l’argent », explique le texte.


Cet autre florilège complète très bien le précédent en traitant de l’actualité plus récente de 1989 à aujourd’hui tout en élargissant le regard pour englober des exemples de production du monde entier. C’est un rappel mordant et décapant de l’entrée dans le XXIe siècle, quoi, le nôtre, celui de la mondialisation, du capitalisme financier, de l’hypermédiatisation, du terrorisme et des crises.


L’ouvrage découpe la sélection par événements monuments (la chute du mur de Berlin, la guerre en Yougoslavie, la mort de lady Di…), eux aussi présentés de manière chronologique. Cette méthode toute simple permet de confronter les points de vue des dessinateurs de civilisations, de cultures et de nationalités différentes avec des oeuvres inconnues et inédites en français, parfois produites par des caricaturistes qui risquent leur vie avec quelques traits de crayon.


Au sujet des récentes révolutions arabes, par exemple, le livre propose des dessins du Liban, de l’Autriche, de la Norvège, de l’Allemagne, d’Israël, des Pays-Bas. Dans El Watan (Algérie), Hic reprend carrément le générique de fin des Looney Toones, remplaçant Bugs Bunny et ses comparses par Ben Ali, Moubarak, Khadafi et d’autres dictateurs tout en conservant la fameuse phrase : « That’s all folks ! »

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Le XXe siècle en 2000 dessins de presse

Jacques Lamalle et Patrice Lestrohan

Les Arènes

Paris, 2012, 605 pages


Un oeil sur le monde

Les meilleurs dessins de presse internationaux de 1989 à nos jours

Jean-Christophe Victor

Robert Laffont

Paris, 2012, 279 pages