Firmament rouge

La statue de Staline renversée en 1956 à Budapest.
Photo: Agence France-Presse La statue de Staline renversée en 1956 à Budapest.

En ce 95e anniversaire du déclenchement de la Révolution russe, voici un roman inspiré d’une histoire vraie, celle de Vera Pravdina, qui a terminé paisiblement ses jours à Montréal. Mario Pelletier a fait sa connaissance par hasard alors qu’ils étaient voisins. Vera lui a raconté sa vie de jeune femme russe pendant la Révolution. Il en résulte un roman bouleversant sur la Révolution russe vécue de l’intérieur.


1904. Vera naît en Sibérie « avec l’amour des animaux », une passion peu commune héritée de son père. À l’âge de 10 ans, elle s’installe avec sa famille à Sarmatov, une petite ville du Caucase. La Révolution est en marche. La contagion révolutionnaire touche à peu près tout le monde. Adolescente, Vera est entraînée dans l’activisme révolutionnaire et l’engagement patriotique.


Au lendemain de la Révolution d’octobre, les bolcheviks prennent le pouvoir, présidé par Lénine. Une guerre civile suit la prise du pouvoir. Ceux qui avaient applaudi à la révolution commencent à s’interroger. Leur idéalisme est ébranlé par la brutalité des bolcheviks extrémistes, qui instaurent un régime de crimes, de terreur et de répression. Après l’arrestation de ses parents, Vera se retrouve esseulée et dans des conditions de vie difficiles. Elle travaille au muséum d’histoire naturelle de Moscou, puis au zoo. Habituée à vivre sur la ligne de risque, elle refuse de s’inscrire au Parti communiste et reçoit le « billet du loup » qui lui retire tous ses droits civils, y compris l’accès à l’université.


Vera espérait une carrière scientifique, à laquelle elle n’avait cessé de se préparer depuis l’enfance par le dessin, l’observation, la lecture. Seule au milieu d’un régime qui la persécute, elle refuse le mensonge et la peur. Elle échappe plusieurs fois à la mort. La nuit, elle se débat avec toutes sortes de cauchemars.


Elle fait la connaissance d’un officier communiste qui admire toujours l’idéal communiste mais ne peut plus supporter la terreur déployée pour l’imposer. Dans un recueil de poèmes intitulé Firmament rouge, il transpose à la Goya la braise incandescente d’horreur et de scandale que la guerre a déposée en lui.


Sous les apparences d’une fresque historique des « années terribles de la Russie », Au temps des loups de Staline raconte une aventure peu commune. Ce qui intéresse l’auteur, c’est bien plus la vie intime de Vera, ses sentiments et ses pensées au milieu de la tourmente révolutionnaire. Sans dévoiler la fin du récit, on peut dire que, comme une rafale de l’âme avec toute l’impétuosité qu’elle peut contenir, Vera, âgée de 21 ans, s’accroche au milieu du chaos : « Oui, elle vivrait. Elle continuerait de vivre, pour faire son chemin envers et contre tout dans ce monde fermé, dans l’immense prison qu’était devenu son pays […] elle n’était qu’un brin d’herbe mais elle ferait éclater la pierre. »


De ce récit épique, outre le destin incroyable de Vera et de ses camarades russes, on retiendra les atmosphères et les scènes d’époque que Mario Pelletier excelle à recréer. Dans cette cour des miracles que la Révolution lâche au grand jour dans les rues, on voit apparaître parfois un orateur éloquent qui monte sur un tabouret et entretient la foule durant des heures : « Citoyens, sachez que seul le savoir rend libre. L’égalité sociale commence par l’égalité culturelle. Il faut faire luire les lumières de la connaissance jusqu’au fond des isbas. »


Quand la famille de Vera part quelques semaines se reposer à Yalta, au bord de la mer Noire, l’auteur écrit qu’il régnait dans ce coin de Crimée resté aux mains des Blancs une atmosphère de jouissance fébrile « où on tournait la valse et on scandait le fox-trot avec toute la frénésie de qui veut profiter au maximum du moment présent ».


Le romancier nous emmène également dans les cercles littéraires de la capitale. L’ébullition intellectuelle est à son plus haut niveau à Moscou. Gorki, Pilniak, Maïakovski, Akhmatova, Pasternak et d’autres répondent avec les mots au pouvoir répressif des fusils.


D’une écriture nerveuse, ponctuée d’exclamations, de cris, de leitmotiv, de dialogues, d’ellipses, Au temps des loups de Staline sonne comme un réquisitoire contre les crimes du communisme. C’est un roman engagé et vibrant. Cependant, certains esprits critiques se demanderont pourquoi le romancier a occulté l’importance de la contre-révolution comme facteur d’explication du processus de radicalisation de la terreur dans les systèmes communistes. Pourquoi il s’est abstenu d’évoquer l’interventionnisme étranger acharné à juguler la jeune révolution bolchevique.


Journaliste, écrivain, critique littéraire et traducteur, Mario Pelletier a publié jusqu’ici une dizaine de livres : essais, poésies, romans. Directeur des éditions Quinze de 1977 à 1980, il a aussi collaboré au Devoir.


 

Collaboratrice