L'Amérique éclatée de Marie-Claire Blais

Photo: Illustration: Christian Tiffet
Des images : 26 mai 1963, départ à Québec de la Marche de la paix vers Cuba ; 5 juin 1968, assassinat de Robert Kennedy ; 4 mai 1970, la Garde nationale tire sur les contestataires à l’Université de Kent, en Ohio. Imprimées dans l’œil de Marie-Claire Blais, elles nous remuent plus que les faits représentés, comme la réélection d’Obama dépasse de beaucoup ce politicien décevant. Par les images, l’Amérique a changé, changera encore.
 
Prolongeant son œuvre romanesque inspirée des souffrances et des espoirs du continent, Marie-Claire Blais, par trois récits qui, en tenant de l’essai, forment le petit livre Passages américains, insiste sur les œuvres de photographes et de peintres pour saisir les instants fugitifs de la révolte de la jeunesse des années 60 et 70. En concentrant la tragédie sur une surface très circonscrite, les images créées par ces artistes accentuent l’hallucination que provoquent des moments clés.
 
Marie-Claire Blais se demande si Robert Kennedy, dont le photographe Bill Eppridge immortalisa, en 1968, « ce dernier regard » qu’il « posa sur le monde » et que le peintre Roy Lichtenstein, maître du pop art, avait représenté comme un « superhéros de comic book » sur la couverture du Time Magazine, aurait aujourd’hui pu imaginer un « retour à la perversité » de la ségrégation raciale. Elle pense à ceux qui ont prétendu « que le président Obama n’était pas un citoyen américain, en le renvoyant au Kenya ».
 
Dans un pays où Obama a été réélu grâce aux Noirs, aux Hispaniques, aux Asiatiques, aux femmes de toutes origines, et malgré l’opposition de la majorité des Blancs de sexe masculin, bastion d’une Amérique révolue, Marie-Claire Blais se devait, à propos du « premier président noir », d’écrire : « Il n’était pas le seul à subir l’offense, il représentait tous les siens, tous les Afro-Américains. » Pour la romancière née à Québec en 1939, les États-Unis, où elle séjourne souvent depuis 1963, ne constituent-ils pas une deuxième patrie ?
 
Très liée à la militante féministe américaine Barbara Deming (1917-1984), qui lutta contre la ségrégation raciale et la guerre du Vietnam, Marie-Claire Blais la met en scène (en la désignant seulement sous son prénom) dans le récit poignant de l’arrestation et de la grève de la faim de cette adepte de la non-violence et d’une douzaine d’autres camarades lors de l’héroïque Marche de la paix (1963-1964). Aussi partage-t-elle, à l’heure de la présidence d’Obama, la satisfaction d’« assister à la conquête d’une liberté si durement acquise ».
 
Admiratrice de James Baldwin, elle peut se réjouir que la formule très belle et très prophétique, énoncée dès les années 50, par le grand écrivain noir américain, commence à crever les yeux : « Ce monde n’est plus blanc et il ne le sera plus jamais. » En contemplant l’image de Robert Kennedy agonisant, ce ne sont pas l’ambition et l’opportunisme politiques de tant de démocrates qu’elle voit, mais une parcelle médiatisée d’un vaste mouvement populaire, anonyme et progressiste.
 
Le défi tragique que Bobby, le « plus bohème » de la famille Kennedy, symbolisait, aux yeux de Marie-Claire Blais, émanait, tel un halo, de personnalités noires aussi différentes de lui que Martin Luther King, que le radical Malcolm X, assassinés eux aussi. L’essayiste restée romancière en traduit la magie : « Peut-être ce défi était-il proche du défi des Indiens, des Mexicains devant la mort, défi ou raisonnement de l’intelligence qui essaie d’assimiler un jour à la fois, plutôt qu’une fatalité contre laquelle on ne peut rien… »
 
Ces Mexicains, dont un grand nombre, pour survivre, travaillaient aux États-Unis (dans le Sud-Ouest, leur ancienne terre qu’ils venaient misérablement reconquérir), étaient, à Los Angeles, venus « de la foule » vers Bobby « pour l’étreindre », rappelle-t-elle, émerveillée. Elle précise que le sénateur avait pris la défense des ouvriers immigrants issus de la très vieille Amérique métisse.
 
Cette image, Marie-Claire Blais la fait suivre plus loin d’une autre : celle de la Noire Rosa Parks qui, dès 1955, défia la ségrégation en Alabama en refusant de céder son siège d’autobus à un Blanc. Un autre Afro-Américain, le militant antiraciste Ray, arrêté en 1963 à Albany (Géorgie) au cours de la Marche de la paix, écrit, en prison, à sa camarade Barbara Deming, incarcérée elle aussi, que son jeûne de protestation sera intégral, sans eau.
 
Il lui explique, en parlant au nom des autres Noirs du groupe de contestataires : « Je veux savoir jusqu’à quel point ils nous haïssent, oui, je tiens à le savoir. » Marie-Claire Blais raconte : « Barbara se souvenait de son séjour à l’infirmerie de la prison avec Yvonne, quand on les nourrissait de force, de façon intraveineuse, après quinze jours de jeûne, elles pouvaient à peine se lever sans s’évanouir… »
 
Elle sait que, dans l’esprit de Barbara, le combat contre la ségrégation raciale et la lutte contre la course aux armements nucléaires formaient la même protestation non violente et universelle, digne de nous inciter à frôler la mort. Mais elle fixe une image, encore plus crue que celle du sacrifice presque imminent.
 
Cette dernière image l’ensorcelle : « L’étudiant est allongé sur l’herbe, son front saigne sous sa belle chevelure ; l’étudiant est mort. La fusillade est finie. Il est un peu plus de midi et l’air est tiède, c’est le printemps. » La Garde nationale vient de tirer, à la Kent State University en Ohio, sur une foule de jeunes gens qui manifestaient, en 1970, contre l’invasion américaine du Cambodge : quatre morts.
 
L’image comme les autres ont beau rester perdues dans le temps, Marie-Claire Blais a l’art d’en faire les pièces détachées d’un monde qui change, qui grandit, qui éclate. À l’insu des conformistes, mais sous le regard toujours jeune de ceux qui ont cru à Occupy Wall Street et à notre printemps érable, l’Amérique sera de plus en plus le continent de l’inattendu.

 
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