Littérature canadienne - Du côté de Kapuskasing

C’est à une traversée des cultures que nous invite l’écrivaine ontarienne Hélène Koscielniak dans son roman Filleul. L’auteure aborde avec beaucoup de délicatesse et de sensibilité le parrainage d’enfants. L’histoire se déroule en Haïti, en République dominicaine et dans le nord de l’Ontario.


Le filleul, c’est Jo’no, un adolescent dont la vie a été jusqu’ici partagée entre Haïti et la République dominicaine. Pour le tirer de la délinquance, sa mère fait appel à une amie canadienne qui accepte de le parrainer et l’accueille à Kapuskasing, dans le nord de l’Ontario. C’est par les yeux de Jo’no que nous découvrons la splendeur de l’hiver - il mémorise un poème sur la neige -, le confort de notre quotidien, l’accès facile à l’école ou aux soins médicaux. Mais le regard de Jo’no nous renvoie aussi aux aspects plus sombres de ce pays du Nord. À l’école, Jo’no suscite d’abord une curiosité bienveillante, mais quand il ose se lier d’amitié avec Billy, un jeune Inuit, il s’aperçoit que l’injustice et le racisme existent aussi ici. Quand il découvre la réserve misérable où vit son ami avec son grand-père, il se rappelle avec désarroi les injustices et les préjugés qui régnaient dans les bateyes dominicains (agglomérations de travailleurs agricoles coupeurs de canne à sucre) où il a grandi et souffert.


Après le repas, assis à côté du feu, il écoute le grand-père Moosum lui raconter comment il a été arraché à sa famille à un très jeune âge pour être enfermé dans un pensionnat par les Blancs qui se sont efforcés d’extirper le « sauvage » en lui afin de le « civiliser ». On lui a rasé la tête et on l’a frappé chaque fois qu’il s’exprimait dans sa langue. D’une voix triste, le grand-père déclare que c’est ainsi qu’il a appris le « bon français ». Il n’a jamais revu ses parents, décédés pendant son absence. Il raconte que le pire a été la perte de son appartenance. Chez les Blancs, on ne voyait que ses traits autochtones ; chez les siens, on ne considérait que son langage soigné et ses habitudes particulières. Sa voix se teinte d’amertume. Le croisement des cultures l’a transformé en un être étrange, hybride, inapte à faire partie intégrante de la société blanche ou autochtone.


Jo’no se demande s’il ne lui arrivera pas la même chose s’il demeure longtemps loin de chez lui. Pour la première fois, il se demande quel est son milieu à lui. Le batey ? La République dominicaine, le pays de son père ? Haïti, le pays de sa mère ? Ou peut-être le Canada ? Il est saisi d’une pénible sensation d’écartèlement entre des mondes si différents. Il nage dans un flot d’émotions contradictoires. Rester ou rentrer ?


L’histoire de l’amitié entre Jo’no et Billy est au coeur d’un récit beaucoup plus vaste que résume un proverbe créole : « Tout moun se moun » (tout homme est un homme, c’est-à-dire que tout être humain a droit à la dignité).


Nous voilà transportés en République dominicaine, où nous suivons le père Mark Gilman qui met sa propre vie en danger pour libérer les travailleurs haïtiens de leurs exploiteurs qui les considèrent comme indésirables, mais indispensables, pendant que le gouvernement haïtien s’accommode du fait que ses citoyens nécessiteux quittent le pays et que les multinationales américaines tirent parti d’une main-d’oeuvre à bon marché.


Amitié, résilience, droits de la personne, violence, courage. Ces mots forment la trame d’un roman ambitieux et complexe où la marraine et la mère de Jo’no se retrouveront elles aussi au carrefour de grandes décisions et entameront une vie nouvelle. Hélène Koscielniak ajoute avec Filleul une suite émouvante à son roman Marraine, qui a remporté le Prix de littérature éclairée du Nord en 2009. Ce prix reconnaît la contribution exceptionnelle des auteurs du nord de l’Ontario à la culture régionale.


 

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