Littérature québécoise - Ruée vers l’Ouest

Un premier roman aux accents céliniens pour Lemieux-Couture
Photo: Un premier roman aux accents céliniens pour Lemieux-Couture

Prenez un couple de jeunes Québécois qui se disloque, mettez-le sur la route avec une « pancarte à pouce », beaucoup d’inconscience et la vague intention de se rendre jusqu’en « BiCi » pour y planter des arbres.

Au départ, ce n’était rien, « c’était une idée de rien du tout, un échec prévu d’avance, histoire de rigoler quelques mois ». Mais ce rien se transforme vite en petite catastrophe, en traversée du désert où se révèle toute l’étendue d’un désastre intime et d’une fraude continentale.


Les deux protagonistes de Toutes mes solitudes !, «roman de plage pour intellectuels classé E pour tous » de Marie-Christine Lemieux-Couture, sont au début de la vingtaine. Lui est une tête heureuse, un « pseudopoète » un peu immature. Elle, plus inquiète et plus sombre, est « une fille qui communique aussi bien qu’un toaster ».


En bonne narratrice nonchalante, Chri, retranchée derrière une écriture tendue, pose un regard plutôt radical sur l’amour et sur une bonne partie du genre masculin - sur le spécimen qui l’accompagne chose certaine, qu’elle appelle Jean-Couillon ou Couillon tout court et qu’elle traîne, devant ou derrière elle, comme un boulet.

 

Une plume forte


Camionneurs, fondamentaliste chrétien, tripoteux, soldat canadien revenant d’Afghanistan : leur trajectoire leur fait croiser une faune triée sur le volet. Et une fois sortis de leur bocal montréalais, c’est bel et bien l’expérience d’une autre solitude à deux qui s’enclenche.


Chri reconnaît avoir un certain don pour l’hyperbole. La question nationale ? « Just some old fuck. » L’écriture, la narration ? « Je ne narre pas, moi. Si j’avais la Narration devant moi, c’est à coups de batte de base-ball que je la décapiterais ! » La route elle-même ? « La Transcanadienne est le royaume du café cheap qui goûte le jus de cendrier. »


Dotée d’une plume forte aux accents céliniens, Marie-Christine Lemieux-Couture connaît ses classiques. Voyez : « Un bloc de pierres concassées, la Transcanadienne, elle entaille les champs, de part en part, à perte de vue, une immense cicatrice d’asphalte puriforme. Elle s’étend comme une salope, mais phallique, la route : ligne commerciale, elle défonce les frontières. Grise, monotone comme le bruit de fond d’une conversation qui mène nulle part. »


Un clin d’oeil pastiche au fameux passage de l’arrivée à New York de Bardamu dans Voyage au bout de la nuit ? Bien sûr. Autre exemple du don de l’auteure pour la provocation intelligente et le repiquage littéraire, son « Speak rich en tabarnaque », détournement créatif du poème de Michèle Lalonde sur fond de printemps érable et de vidéo virale (c’est ici).

 

Un commentaire social


Et pour rester sain d’esprit jusqu’au bout de la route qui fait un peu exister ce pays « qui ressemble à une névrose coast to coast », on hurle un peu. « On hurle qu’on a existé à tous ceux qui croisent notre route, même si cette route, elle s’effrite de part en part, qu’on n’y tient plus ou à peine. […] On erre et on tente tant bien que mal de rafistoler les fragments de soi. Six milliards de pots cassés, ça fait beaucoup de poussières. »


Déroulant le long de ce voyage vers nulle part un commentaire social acerbe et intelligent - avec de la graine de contemptrice à la Mavrikakis première manière -, Marie-Christine Lemieux-Couture découpe en rondelles la langue de bois et multiplie les effets en vue d’ébranler, qui sait, un peu du confort et de l’indifférence. Une réjouissante découverte. On en redemande.


Une dernière pour la route ? « Le Joyeux Canada est un pays qui n’existe pas, une tour de Babel fissurée par sa folie des grandeurs, trouée par l’asphalte d’une autoroute qui relie chaque petit morceau de néant entre eux, mais sans autre communication possible que celle de la marchandise. »


 

Collaborateur