Paris rouge

Ancien chirurgien, écrivain, traducteur (d’Edward Saïd notamment), historien amateur et éditeur, Éric Hazan publie coup sur coup deux livres, très proches dans leur objet. Le premier est une réédition d’un livre paru en 2002 et qui est maintenant un superbe livre illustré. Il fallait un réel écrin à ce bijou qu’est L’invention de Paris, et c’est maintenant chose faite. L’iconographie est bien choisie, même si on aurait pu souhaiter davantage de cartes et de plans des différentes époques concernées, et même si parfois il y a une certaine répétition des images. Le second ouvrage, inédit, se présente comme une nouvelle histoire de la Révolution française.


Hazan n’est pas un historien professionnel, il le sait, et se borne à raconter ce qui l’intéresse au sujet de la Révolution. Autant le dire d’emblée, la lecture de ce livre est passionnante. Nous nous retrouvons plongés au coeur des assemblées, où retentissent les voix les plus connues (Robespierre, dont l’ombre est partout dans le livre, Marat, etc.) et nous pouvons presque entendre la clameur des paysans, des ouvriers, des clubs de femmes révolutionnaires et des plus démunis. Nous passons de l’épisode des états généraux à celui de la formation des clubs politiques, à la prise des Tuileries, ou encore de grands moments dramatiques comme l’assassinat de Marat.


Lire la chronique de la Révolution par Hazan est pour ainsi dire un voyage dans le temps. Circuler dans un livre d’Éric Hazan est comme une longue promenade en compagnie d’un ami érudit. Nous apprenons beaucoup de choses sans toujours très bien savoir où nous allons et ce que nous en retiendrons.


Hazan est un narrateur formidable. Il sait relater les faits divers comme les événements importants de l’histoire en modifiant les perspectives, selon les acteurs qu’il désire interpeller. Son histoire de la Révolution française se refuse à la neutralité et aux exigences scientifiques de l’historien. Ce qu’il veut est rétablir une autre narration de l’une des périodes les plus importantes de l’histoire européenne moderne, en la ramenant à ceux qui l’ont faite au prix de leur vie, en vue du bien commun et de la liberté.

 

Révolutions et révoltes


Les révolutions et les révoltes populaires ont littéralement dessiné le visage de Paris. Ce sont les luttes sociales et les révoltes, comme celles de 1848, mais aussi la paupérisation du centre, qui ont conduit Napoléon III et le préfet Haussmann à transformer Paris entre 1852 et 1870. Peu à peu, Paris s’est pour ainsi dire dépossédé de sa population, au sens où elle n’appartient plus au peuple parisien, comme en témoigne la disparition d’un Paris populaire près de Notre-Dame ou encore dans le Marais, qui, il n’y a pas si longtemps encore, était un quartier sombre et sale de la ville.


La réédition de ce livre dans un tel format s’imposait. Il s’agit d’un superbe ouvrage, à la mesure de la qualité du texte. Les images, affiches, photos d’archives et cartes anciennes participent à la dynamique du propos de l’auteur. Une réussite éditoriale.


Les révoltes populaires ponctuent l’histoire de Paris. La révolution de 1789 est une première étape. L’invention de Paris offre une chronique détaillée des émeutes de 1848. Il faut le rappeler, la famine du peuple va entraîner sa rébellion contre le pouvoir des républicains. La répression sera terrible, et elle aurait été vue comme la pire des tyrannies si le pouvoir avait été monarchique. Le poète Lamartine jouera un rôle important dans cette histoire. Lamartine, le poète spiritualiste, le « chef de l’école angélique », comme l’appelle Balzac, fera voter « une loi sur les attroupements qui punit de douze ans de prison toute personne faisant partie d’un attroupement armé et qui ne se disperse pas à la première sommation. Est considéré comme armé tout attroupement où se trouve une seule personne armée ». C’est ainsi que la République allait mettre en prison ceux-là mêmes qu’elle avait délivrés de la monarchie.


L’invention de Paris pourrait être lu comme une mise en abyme : derrière Hazan, il y a l’oeuvre du philosophe Walter Benjamin et sa fascination pour les passages parisiens, et derrière lui il y a le révolutionnaire Blanqui et le poète Baudelaire. Eux-mêmes cachent des figures comme celle de Balzac ou de Victor Hugo.


Parcourir Paris avec Hazan, c’est avoir deux guides : la littérature et la politique. La littérature est partout dans Paris, car cette ville est marquée par les écrivains et marque les écrivains. On le voit déjà dans Les nuits de Paris, de Restif de la Bretonne, ou encore dans Balzac, omniprésent dans le livre de Hazan. On le voit enfin plus près de nous dans le Paris des surréalistes : la Nadja de Breton et Le paysan de Paris de Louis Aragon.


 

Collaborateur

À voir en vidéo