Écosociété contre Barrick Gold - Chut! On exploite…

Manifestation d’appui à la maison d’édition Écosociété, en 2008, au Palais de justice de Montréal
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation d’appui à la maison d’édition Écosociété, en 2008, au Palais de justice de Montréal

Entendez-vous ce silence ? C’est le silence du plus petit qu’on force à se mettre à genoux. Les acteurs sont auteurs et directeur de maison d’édition, mais ce sont aussi des prospecteurs africains qu’on bascule dans des puits et qu’on enterre vivant. Toujours la même histoire, celle de David contre Goliath, mais cette fois l’adversaire est composite.

Le prix des mots, film projeté vendredi dernier dans le cadre des rencontres internationales du documentaire de Montréal, raconte la poursuite intentée en 2008 par Barrick Gold Corporation contre les auteurs et l’éditeur du livre Noir Canada, Pillage, corruption et criminalité en Afrique.


Publié aux éditions Écosociété, l’ouvrage s’inspire de sources internationales comme l’ONU et Human Rights Watch pour dépeindre un portrait peu reluisant du comportement des sociétés minières canadiennes qui oeuvrent en Afrique. Avant même la sortie du livre, Barrick faisait parvenir à l’auteur Alain Deneault, ses coauteurs Delphine Abadie et William Sacher ainsi qu’à l’éditeur une mise en demeure afin d’empêcher sa publication. Si l’ouvrage devait contenir quelque fausseté que ce soit, une poursuite pour diffamation suivrait. Écosociété a décidé d’aller de l’avant.


Le réalisateur du documentaire, Julien Fréchette, a suivi le marathon judiciaire sur près de quatre années. De requêtes en mise en demeure, ses principaux protagonistes Alain Deneault et Guy Cheney, coordonnateur d’Écosociété, expriment avec éloquence leur désespérance. Denault, qui fait valoir sa démarche d’universitaire, se heurte à un opposant qui ne l’entend pas ainsi. Si l’auteur a colligé des sources déjà accessibles dans la sphère publique, Barrick soutient qu’il n’a pas contre-vérifié les faits. Cinquante mineurs tanzaniens enterrés vivants ? Fourniture d’armement à des groupes militaires du Congo ? L’entente à l’amiable avec clause de confidentialité qui a finalement uni les parties en 2011 a permis au silence de reprendre ses droits.


Ce n’est pas un hasard si 75 % des entreprises minières d’exploration ou d’exploitation ont leur siège social au Canada. Le climat y est particulièrement doux en matière de responsabilité sociale. Le silence s’accommode bien du vide, jusqu’à la Chambre des communes quand le libéral John McKay propose, en 2009, le projet de loi C-300 visant l’imputabilité des entreprises minières canadiennes à l’étranger. Battu à 146 contre 134, 26 députés - dont 14 libéraux - s’abstiennent de voter.


Dédale judiciaire


Le cinéaste met surtout en lumière l’intensité et la lourdeur des procédures judiciaires qui ont mené l’auteur et son éditeur dans un dédale kafkaïen. À la première mise en demeure s’est ajoutée une poursuite en diffamation de six millions avant que Banro, une autre minière, y aille à son tour d’une action de cinq millions. Les deux plaintes représentaient près de cinquante ans de chiffre d’affaires pour la petite maison d’édition. Si la Cour supérieure du Québec n’a pas accepté de rejeter la poursuite de Barrick conformément à la loi contre les poursuites-bâillon, elle a par contre statué qu’elle était « en apparence » abusive. Hormis la mise en demeure avant même la sortie du livre, la juge a souligné le caractère particulièrement intimidateur de la vingtaine de jours d’interrogatoires qu’ont dû subir les défendeurs avant même le début du procès. Finalement, la Cour a relevé le fait que Barrick ne semblait pas en mesure de prouver un quelconque préjudice matériel.


Le documentaire retrace ces événements en chronologie. Le rythme lent permet au spectateur de bien ressentir l’accablement qu’éprouvent les protagonistes et le cinéaste ne cède jamais à la recherche du sensationnel ou du pathétique. L’ensemble aurait cependant pu bénéficier d’un peu plus de visuel. Il reste que l’enfermement, cette spirale descendante qui entraîne peu à peu l’auteur et son éditeur vers le fond, traverse aisément l’écran. La sortie est prévue en février prochain.


Guy Cheney, d’Écosociété, a livré combat jusqu’à la dépression. Alain Deneault, l’auteur, a été forcé d’effectuer un séjour à l’hôpital, la moitié du visage paralysé. Bâillonné, pourrait-on croire. Pourtant, depuis ces événements, l’auteur et la maison d’édition ont fait paraître trois titres dénonciateurs, dont Paradis sous terre, le plus récent, dans lequel l’auteur sonne la charge contre le Canada, paradis des minières. En attendant les suites de la poursuite lancée par Banro qui, elle, tient toujours…

10 commentaires
  • Roger Lapointe - Abonné 14 novembre 2012 06 h 35

    Monde minier: Interdit de dire la vérité.

    Quand il s'agit du monde minier au canada y inclus le Québec, il est strictement interdit de dire la vérité sur les nombreux abus de cette industrie plus polluante et contre-nature que profitable pour les populations exploitées ici et surtout ailleurs.La bourse de Toronto le TSX, abrite le plus grand nombre de titres miniers du monde entier et ce n'est surement pas un hasard compte tenu de la faible population canadienne. La réforme de la très désuète loi sur les mines au Québec,dort toujours sur les tablettes de l'Assemblée nationale faute de consensus politique et de l'objection systématique du puissant lobby de l'industrie qui monte aux barricades au moindre souffle du vent de changement. Les maigres redevances obtenues de peine et de misère ne comblent même pas les grands dommages faits à l'environnement qui se chiffrent par 1 milliard $ et plus et qui doivent donc être assumées par nous tous citoyens déjà siphonnés sans vergogne.Le gouvernement Marois a une pressante échéance à produire des résultats minimaux sur la réforme très attendue de la loi sur les mines sinon nous devrons attendre l'élection de Québec solidaire dans un avenir qui n'apparait pas très proche...car la CAQ et le PLQ sont de grands alliés sourds et muets de l'industrie.

  • Jean-François Thibaud - Inscrit 14 novembre 2012 08 h 04

    Corruption extrême

    Il y'a quelques années, je suis allé visiter , avec mes enfants, l'exposition l'or des Incas au "musée de la civilisation" de Québec. Une salle entière était monopolisée par Barrick Gold pour nous parler ...d'éthique. Et cela au moment même ou sortaient les révélations sur ces méthodes barbares d'assassinats d'opposants en afrique. Je me suis dit que le directeur du musée de la civilisation qui avait autorisé cette exposition, il ne valait pas mieux que tous les mafiosi qui gangrènent les pouvoirs publics et qui monopolisent l'attention ces jours-ci. Corruption pour corruption, laquelle est la plus grave ? J'ai ma petit idée là-dessus.

  • Raymond Chalifoux - Abonné 14 novembre 2012 08 h 10

    Comme un.. dégoût

    "...car la CAQ et le PLQ sont de grands alliés sourds et muets de l'industrie."

    Deux tiers du vote qu'ils ont ammassés au dernier scrutin provincial, ces deux Partis: deux Québécois sur trois ignorent ce fait, à leur sujet, ou deux Québécois sur trois n'en ont que pour leur petit quotidien, pour leur "petite vie", ou sont incapables du moindre courage?

  • Pierre Vaillancourt - Abonné 14 novembre 2012 08 h 16

    Comme un grain de sable...

    Si tous les lecteurs du Devoir écrivaient à M. Simon Village, président du conseil d'administration de Banro Corporation (http://www.banro.com), pour exprimer leur désaccord avec la poursuite-baîllon de cette compagnie contre les Éditions Écosociété, je me demande quel impact cela aurait sur la façon dont ce riche homme d'affaires pilote le dossier de cette poursuite ?

    Et si c'était à tous les matins qu'il recevait quelques centaines de courriels, quel impact cela pourrait-il avoir ?

    Si je réfléchis au printemps érable que nous avons connu, je constate qu'il y a de très nombreux Québécois qui ont en eux une réelle capacité de s'indigner.

    Je me laisse parfois aller à rêver que cette capacité collective de s'indigner soit régulièrement dirigée vers des cibles bien spécifiques pour que nous puissions réaliser toute la force qui résulte des actions collectives, pour que nous vivions des victoires répétées contre la bêtise, pour que nous réalisions qu'au fond, le changement réside, je pense, dans l'expression haute et forte de nos prises de position individuelles et collectives.

    J'ai écrit un petit mot à M. Simon Village. Comme un grain de sable déposé au creux de la fronde de David.

    • Gilles Théberge - Abonné 14 novembre 2012 09 h 24

      Vous avez raison Pierre je vais vous imiter. Et je vais inciter mes nombreux amis à faire de même.

    • Johanne Lefebvre - Inscrit 14 novembre 2012 10 h 49

      Le 2 novembre j’ai vu à l’émission « Une heure sur terre » qu’il existe un site internet pour créer des pétitions qui semblait très populaire, il s’agit de (http://www.change.org/fr). Dans le bas de la page d’accueil il y a un lien pour des « conseils et guides »
      Moi je n’ai pas la capacité d’écrire un texte « accrocheur », mais peut-être que vous pouvez le faire.

  • Serge Grenier - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 12

    Un silence assourdissant !

    Comment la population peut-elle continuer de faire semblant ?

    Les mines, la construction, la santé, l'éducation, la justice...

    Aux niveaux municipal, provincial, fédéral, international, toute la «classe dirigeante» est responsable de ce fiasco planétaire.

    Mais elle ne peut continuer que grâce à l'aveuglement volontaire de la «majorité silencieuse» qui préfère ne rien voir, ne rien entendre pour ne pas que son petit monde confortable éclate en mille miettes.

    Heureusement qu'il y a des individus courageux qui osent défier l'ordre établi et entretenir l'espoir.

    • Stéphane Martineau - Abonné 14 novembre 2012 13 h 00

      Bien d'accord avec vous.