Comment tuer une culture?

Faudra-t-il se méfier des gens qui lisent, qui favorisent et soutiennent la lecture?
Photo: Agence France-Presse (photo) Loïc Venance Faudra-t-il se méfier des gens qui lisent, qui favorisent et soutiennent la lecture?

Ma mission est très simple : je veux tuer une culture.

Ça fait longtemps que j’y pense. Cette idée monopolise mes pensées et mon énergie depuis un nombre considérable d’années, et je crois que j’ai trouvé la clef.

Je suis sûr que c’est lié à la lecture. À l’alphabétisation. À la façon dont nous communiquons les uns avec les autres, dont nous élevons nos enfants, dont nous créons la prochaine génération.


Je crois que je vais commencer par la télévision. Je vais m’arranger pour que la grande majorité du « divertissement » télévisuel soit banal et dénué d’imagination. Je vais créer des émissions de télé « réalité » qui présenteront les idées les plus terre-à-terre comme intéressantes, importantes.


Je vais m’insinuer dans les écoles. Empêcher les instituteurs d’enseigner tout simplement, en les écrasant sous la paperasse et la bureaucratie. Déjouer tous leurs efforts à coups de lois et de règlements conçus dans le seul but d’inhiber leur talent naturel et leur motivation d’enseignants.


Ensuite, je vais me mettre à fermer les bibliothèques. Je dirai que c’est par manque de fonds. Tout le monde s’inquiète déjà au sujet de l’argent, des impôts, du coût sans cesse croissant des besoins sociaux ; ce sera facile de les convaincre. Après tout, qui s’en sert de nos jours ? Sûrement pas les jeunes, pas vrai ? Évidemment, je financerai toujours la fabrication d’armes, de stupéfiants et autres nécessités vitales, mais les bibliothèques, je vais m’en débarrasser, c’est sûr.


Puis je ferai baisser le prix des livres. Ça ne sera pas trop difficile. J’évoquerai la nécessité d’un marché équitable et concurrentiel. J’emploierai le jargon commercial. Je situerai tout ça dans le monde de la finance et des affaires ; la plupart des gens n’y comprendront pas grand-chose. Je déprécierai si bien la valeur des livres que les libraires comme les éditeurs fermeront boutique et que les écrivains ne pourront plus gagner leur vie.


Minoritaires


Ça sera peut-être difficile au début. Je ferai sans doute face à quelques protestations, à une forme d’opposition, mais ceux qui voudront vraiment protester et s’opposer se retrouveront en minorité. Voyez-vous, plus mon plan se prolongera, moins il y aura de lecteurs de toute façon, et ceux qui continueront à lire, on leur servira un régime « littéraire » qui ne leur demandera aucun effort, ne provoquera aucun débat ni n’aiguisera leur intelligence, pas plus qu’il n’enrichira leur compréhension de l’existence.


On ne voudrait pas de ça, tout de même.


Enfin, il existe de dangereux précédents, n’est-ce pas ?


C’est après avoir lu La jungle, un roman d’Upton Sinclair, que Theodore Roosevelt a créé une commission d’enquête gouvernementale sur l’alimentation des Américains. Quant à Sinclair, il s’est servi des recettes de son livre pour bâtir une maison de réunion socialiste, après quoi il a écrit une centaine d’autres ouvrages sur la corruption industrielle.


Avec Mrs. Spring Fragrance, son recueil de nouvelles illustrant le racisme perpétré envers la population chinoise en Amérique, Edith Maude Eaton a provoqué l’abolition de la Loi d’exclusion des Chinois en 1943.


L’agent secret de Joseph Conrad fut la première publication reconnue à exposer les vérités du terrorisme.


La littérature peut se faire violente, provocante, inoubliable, créer l’impact et la controverse, et même si on ne les lit que pour le plaisir, peu de livres ne transforment pas - ne serait-ce qu’un tout petit peu - le point de vue de leurs lecteurs.


Méfiance !


N’est-ce pas Helen Exley qui a dit : « Les livres peuvent être dangereux. Les meilleurs d’entre eux devraient porter l’étiquette : “Ce livre pourrait changer votre vie.” »


Oui, je devrai donc me méfier des gens qui lisent, qui favorisent et soutiennent la lecture, des gens qui se mêlent d’essayer d’inspirer les autres, qui cherchent à enflammer l’imagination de leurs congénères ou encore à leur élever l’esprit.


Et si je réussis ma mission, si j’arrive à réduire la population à l’état de robots abrutis qui se contentent de faire ce qu’on leur dit sans poser de questions, qui croient tout ce qu’ils entendent à la radio ou à la télévision sans jamais se défendre, ni protester, ni réclamer justice contre les abus, qu’est-ce que j’obtiendrai ?


Eh bien, exactement ce que j’aurai voulu : une société sans art, sans musique, sans culture, sans vision, sans futur.


Les Romains l’ont déjà fait, vous savez ? Ils avaient réussi à rabaisser la société au point où le sexe et la violence étaient devenus les piliers du « divertissement » de cette culture. Même chose dans l’Allemagne d’Hitler, où le peuple vivait dans la peur de dire quoi que ce soit de contraire à la tyrannie au pouvoir. Pareil dans la Russie de Staline.


Oui, j’en suis persuadé, c’est par la lecture qu’il faut commencer. Si j’arrive à tuer le désir de lire, à empêcher l’accès aux livres et à la littérature, alors j’aurai gagné plus de la moitié de la bataille.


Bon, en lisant ceci, vous allez vous dire : « Ce n’est pas la même chose. On n’est pas à Rome, ni en Allemagne, ni en Russie. Nous sommes en Occident, à l’ère moderne. Ça ne se compare pas du tout. »


Vraiment ?


Depuis avril 2011, on a fermé plus de cent cinquante bibliothèques au Royaume-Uni. Deux cent vingt et une bibliothèques de plus, ainsi que trente-six bibliobus, sont actuellement menacées. Si cette menace se réalise, nous aurons réduit de 12 % le nombre de bibliothèques au Royaume-Uni, c’est-à-dire une sur huit.

 

Pénurie


Quant aux librairies indépendantes, un article du Telegraph rapportait il y a quelques semaines que leur nombre, toujours au Royaume-Uni, a diminué de moitié depuis 2005, ce qui représente plus de 2000 fermetures au cours des sept dernières années : plus de cent quatre-vingts par an, près de six par semaine. Six cents villes sont aujourd’hui complètement dépourvues de librairies.


La bibliothèque de Thèbes, considérée comme une des plus grandes du monde antique, portait à son fronton ces quatre mots : « Trésor des médecines de l’âme. »


Voilà qui - à mon sens - dit tout.


Raconter des histoires, c’est vieux comme la parole et tout aussi important.


Les histoires qu’on raconte tissent une tradition, un héritage, un legs qui se fraie un chemin vers l’avenir… qui s’efforce de nous indiquer les leçons que nous n’avons pas réussi à tirer de notre expérience.


On raconte des histoires dans l’espoir de ressusciter la magie, à une époque qui l’a presque oubliée.


En tournant les pages d’un livre, on découvre l’histoire, la science, la musique, l’art, l’apprentissage accumulé par l’humanité pensante sur mille ans ou plus, et si nous n’apprenons pas du passé ces leçons pour l’avenir, qui nous les enseignera ?


Nous sommes ligotés par les lois et les règlements. Une société existe - en partie - grâce à l’existence des lois et des règlements, mais on peut les voir soit comme des limites à ne pas franchir, soit comme des lignes à déborder. La plupart du temps, toute oeuvre ayant la moindre valeur ne s’est accomplie qu’à contre-courant de l’opinion contraire établie. Sans tous ceux qui ont défié la médiocrité et la bienséance ambiantes, nous n’aurions ni électricité ni avions ; pas plus de Michel-Ange que de Thomas Edison. Nous n’aurions pas de technologie pour faire face aux problèmes qui existent en ce monde. Je suis profondément convaincu que nous - les êtres humains en tant qu’espèce - disposons des moyens, de l’intelligence et des ressources, tant financières que techniques, nécessaires pour soulager l’humanité de tous les maux qui l’affligent. Si l’esprit des hommes se tournait vers des activités constructives au lieu de concevoir toujours plus de méthodes pour s’entretuer toujours plus vite, nous pourrions guérir le cancer, le sida et éliminer la faim et l’analphabétisme dans le monde, sans compter l’ignorance, le racisme et les préjugés.


Il est indubitable que l’illettrisme est lié à une incapacité de réfléchir, de résoudre les problèmes du quotidien, de communiquer, de travailler, de préserver et de maintenir un mariage, d’élever un enfant. L’illettrisme est à la base des comportements antisociaux et criminels.

 

Très simple !


Quand on sait lire, on sait réfléchir, communiquer, résoudre des problèmes, conserver un emploi, accomplir de grandes choses.


Abaisser le niveau culturel d’une société, c’est la tuer.


Simple comme bonjour.


Alors la prochaine fois que vous entendrez parler de la fermeture d’une bibliothèque, que vous verrez encore un autre libraire indépendant mettre la clef sous la porte, ou quelqu’un vanter les mérites d’une « structure de prix compétitive » l’autorisant à vendre des livres à une fraction de ce qu’ils valent, sachez à quoi vous assistez.


Ce que vous voyez, c’est la fin d’une chose inestimable : la faculté de réfléchir, de communiquer, de s’exprimer. La fin de notre capacité à résoudre les problèmes, à protéger notre famille, notre culture, notre société, notre espèce.


Comme l’a si bien dit Kofi Annan : « L’alphabétisation est le pont qui permet de relier la misère à l’espoir. Elle est un outil nécessaire pour la vie quotidienne dans la société moderne. Elle constitue un rempart contre la pauvreté, la clef de voûte du développement, un complément essentiel aux investissements dans les routes, les barrages, les hôpitaux ou les usines. L’alphabétisation est à la fois le tremplin de la démocratisation et le véhicule de la promotion d’une identité culturelle et nationale. Pour tous et partout, l’alphabétisation, avec l’éducation en général, fait partie des droits fondamentaux de la personne. Enfin, l’alphabétisation ouvre la voie au progrès de l’humanité, elle est le moyen par lequel chaque homme, chaque femme et chaque enfant peut réaliser son plein potentiel. »


On dit que la plume est plus forte que l’épée.


L’inverse est peut-être également vrai : le jour où nous ne saurons plus nous servir d’une plume, il ne nous restera plus que l’épée.

7 commentaires
  • François Dugal - Inscrit 14 novembre 2012 08 h 31

    «Comment tuer une culture»

    «Comment tuer une culture»?
    En appliquant «l'approche par compétences» comme méthode pédagogique à l'école: simple et efficace.

    • Louis Chehri - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 05

      2000 ans pour essayer de tuer la culture Juive , pétaque !
      1435 ans pour tuer la culture Berbère ,pétaque! quoi que les Arabes travaillent d'arrache pied pour achever cette culture Kabyle en Algérie en passant par le lavage des cerveaux des jeunes enfants par le biais des écoles et bourrage de crâne de la religion.

    • Djosef Bouteu - Inscrit 14 novembre 2012 22 h 12

      Vous faites dans la désinformation hyperbolique, et pas à moitié. La réforme aurait tué la culture, rien de moins!

      Ces lieux-communs basés sur une ignorance des effets de la réforme scolaire au Québec deviennent lassants.

      «les élèves de la réforme ont réussi leurs cours de première session au collégial dans la même proportion que leurs prédécesseurs. Plus de 85 % d'entre eux ont réussi l'ensemble de leurs cours. Les autres avant eux avaient réussi dans les mêmes proportions.»

      http://www.radio-canada.ca/nouvelles/societe/2012/

      Combien de temps encore seront répétées les mêmes absurdités démenties depuis des années?

    • Robert Pelletier - Abonné 14 novembre 2012 23 h 25

      En tout cas mon cher François, le cauchemar évoqué ici est bien senti dans nos institutions musicales... Triste réalité.

    • Claude Lachance - Inscrite 15 novembre 2012 08 h 22

      @louis Chehri
      Vous avez oubli la religion écomiste. en fait de bourrage de cranes, c'est quotidien, et, infiniment toxique.

  • Philippe Manning Pro - Inscrit 14 novembre 2012 09 h 11

    Contre-attaque...

    Si nous étions en terrain de guerre, voici un des arguments que je vous servirais:

    http://youtu.be/0E4awMcrLEk

    Mais encore faudrait-il que votre nation n'est pas encore coupé la libre expression sur internet.

  • Mario Gauthier - Inscrit 14 novembre 2012 10 h 24

    Trop tard!!



    Avec les médias, anciens et soit-disant nouveaux, c'est presque déjà chose faite, surtout si on songe à l'extrème labilité qu'ils génèrent intrinsèquement.

    Le simulacre est également un moyen très efficace!

    La preuve, je n'ai pas lu l'article et ça ne m'empêche nullement de faire comme si...

    Pour compléter, il ne reste qu'à y ajouter l'inscessant murmures des sirènes technonoliques puis, à galvauder le mot jusqu'à ce qu'il perdre son sens pour en acquérir tellement qu'il devienne insignifiant.

    Toutes ces choses sont déjà en cours, non?

    Quant à la "libre expression", je n'y compterais pas trop. La culture, aujourd'hui, me semble devenir une résistance au varlopage de la pensée. Qu'on veuille l'éradiquer d'une manière ou d'une autre est donc parfaitement normal pour tout régime à tendance totalitaire (violent ou "soft").

    Et c'est , sauf le respect de ceux qui ne le croient pas, ce dans quoi nous vivons.