Littérature québécoise - Le miteux et le mythique

Nina, le deuxième roman de Patrice Lessard, qui suit de près Le sermon aux poissons, paru l’an dernier, est un complexe chassé-croisé de personnages et de souvenirs à travers Lisbonne — mais on y fait aussi quelques détours par Madrid et New York.
 
Les deux romans ont d’ailleurs parfois des allures de frères siamois (le premier apparaissant même sur la couverture du second). Ainsi, une même ville sert de théâtre à une virée tout aussi étourdissante. Ils ont des personnages en commun, on y trouve les mêmes motifs de faux-semblants et de convergence narrative. Tous deux sont liés par un réseau complexe de correspondances.
 
Parce que son frère, Antoine, n’a plus donné signe de vie depuis un an, Vincent L’Heureux décide de partir à sa recherche durant ses courtes vacances. Premier voyage en Europe, premier arrêt à Lisbonne, capitale du Portugal, où Antoine habitait — si on croit les dernières nouvelles, qui, du reste, ne sont plus très fraîches. Afin de l’épauler dans sa traque, il pourra compter sur l’aide de Nina, sa copine, qui a déjà vécu ici durant cinq ans et qui, contrairement à lui, parle couramment le portugais.
 
Se grefferont à eux quelques personnages doubles, sinon inquiétants, dont Gil, un Québécois « lisboètisé », mélange d’enquêteur privé et de clochard auquel Vincent et Nina auront recours. Dans ce chassé-croisé de fausses pistes et de souvenirs, même Nina s’emmêle. Et peu à peu, à la façon d’une toile d’araignée, une intrigue sans début et sans véritable fin se déploie sous nos yeux. Une atmosphère à laquelle contribue une « absurde histoire d’arme à feu » perdue puis retrouvée.
 
Comme le souligne le narrateur (ou l’un des narrateurs de Nina), « entre miteux et mythique, à Lisbonne, la nuance est parfois subtile ». Tout comme est subtile la frontière que trace tout au long du roman Patrice Lessard entre les apparences, les vérités et les mensonges. On y baigne assurément dans une étrange et inconfortable paranoïa.
 
Roman d’un amoureux de la culture portugaise, à n’en pas douter, Nina regorge de nombreuses références littéraires — qu’elles soient subtiles ou non. Un roman qu’une seule lecture ne suffit pas à épuiser. Un ballet narratif assez fascinant et bien maîtrisé. Peut-être un peu long ?
 
Depuis son exil solitaire à New York, où il est devenu portier d’immeuble le week-end, tout en habitant une chambre minable dans Harlem, Antoine, lui, continue à fuir. Il rêve à Nina, qui ne rêve pas à lui. Il rêve qu’elle est ici, dans la même ville que lui, mais qu’il ne la voit jamais « tout en la cherchant partout ».
 
C’est sans doute l’une des clés du roman de Patrice Lessard — la recherche infatigable et un peu clandestine de l’autre, le retour obsessif sur « la tragédie de Lisbonne ».
Un deuil amoureux caché sous une enquête bidon et une tragédie qui « tient davantage du faux pas que du drame existentiel ». La trajectoire de deux êtres égarés dans le dédale du passé et des mensonges. Deux êtres dont les existences convergent un peu, parfois, à leur insu, mais qui risquent fort, on s’en doute bien, de ne plus jamais se toucher.
 
 
Collaborateur