Chris Hedges et le vide progressiste de l’Amérique

Pourquoi le mouvement protestataire Occupy Wall Street, dont on a célébré à New York, le 17 septembre, le premier anniversaire, est-il sans idéologie explicite et sans leader ? De ce vide que plusieurs jugent digne des esprits libres, l’essai de Chris Hedges, La mort de l’élite progressiste, donne une explication éclatante. Il la trouve dans l’histoire de la gauche américaine modérée, ces « liberals » qui finirent par se vendre à « l’État-entreprise ».

Écrit juste avant la naissance d’Occupy Wall Street, le livre que Nicolas Calvé vient de traduire insiste sur le désarroi de « dizaines de millions » de travailleurs américains « dépossédés » et laissés à eux-mêmes. Leurs rêves de changements ne peuvent plus être éclairés, puis canalisés, par le contre-pouvoir des syndicats, des médias, du monde universitaire ou artistique et du Parti démocrate.


Un sentiment d’impuissance et une révolte confuse habitent ces gens. Selon Hedges, l’élite progressiste a renoncé « à protéger les intérêts de la classe ouvrière et de la classe moyenne au cours des 30 dernières années, alors que la grande entreprise démantelait l’État démocratique, ravageait le secteur manufacturier, pillait le Trésor public, précipitait le pays dans des guerres impérialistes qu’il n’avait les moyens ni de financer ni de gagner », et mutilait les lois sociales.


Le démocrate Barack Obama, même s’il s’est montré plus libéral que les trois derniers présidents républicains (Reagan, Bush père et Bush fils), n’échappe pas à la réprobation de l’essayiste. Choyé par les milieux d’affaires qui ont largement financé sa campagne à l’élection présidentielle, n’a-t-il pas, après sa victoire, favorisé, lui aussi, Wall Street en puisant dans les deniers publics ?


Il a, déplore Hedges, « refusé d’aider les millions d’Américains dont les maisons ont été saisies par les banques et s’est abstenu de prendre des mesures pour combattre la misère des chômeurs de longue durée, qui forment maintenant une véritable classe sociale ». L’essayiste rapporte que Noam Chomsky lui a confié que les États-Unis, comme l’Allemagne avant l’avènement d’Hitler, éprouvent « une profonde désillusion vis-à-vis du parlementarisme ».


Selon son interlocuteur, le pays pourrait succomber à la tentation d’un populisme d’extrême droite ! Si Hedges n’hésite pas à révéler cette terrible confidence de Chomsky, c’est sans doute qu’il a mesuré, en 2003, l’ampleur de la dangereuse vacuité du discours libéral actuel aux États-Unis. Journaliste chevronné du plus prestigieux quotidien de l’élite progressiste du pays, il s’est opposé publiquement à la guerre d’Irak.


Il raconte : « J’ai nui à ma carrière au point de finir par être renvoyé du New York Times… » Les dissidents rejetés, comme lui, ont la tristesse de côtoyer un vide inquiétant mais aussi la pleine liberté de le remplir de leur résistance vive et réfléchie.



Collaborateur

1 commentaire
  • Gilbert Talbot - Abonné 27 octobre 2012 11 h 08

    À la Michael Moore

    Tout comme Michael Moore, Chris Hedges fait une critique mordante de la politique actuelle aux USA, mais, moins que lui, voit-il en Obama un espoir de retour des progresistes. On dirait ici : «un progressiste fatigué», comme Léon Dion parlait des «fédéralistes fatigués».

    Le feu de Occupy Wall Street s'est éteint quasiment aussi vite qu'il s'est allumé. Aussi bien dire : un feu de paille, pour bobo en mal d'activisme.

    Chomsky a raison : le peuple en a marre du parlementarisme qui maintient le statu quo. Le peuple descend dans la rue présentement en Europe de l'Ouest et du Sud, peut-être le fera-t-il aussi bientôt aux USA.