La vision du monde de Réjean Tremblay

Réjean Tremblay en compagnie d’une Burkinabée.
Photo: Archives personnelles de Réjean Tremblay Réjean Tremblay en compagnie d’une Burkinabée.

Premier roman du célèbre chroniqueur sportif et scénariste Réjean Tremblay, Princesse Yennenga, dont l’action se déroule au Burkina Faso, ne déstabilisera pas les inconditionnels de l’auteur de Lance et compte. Tremblay, en effet, a peut-être décidé de changer de décor et de jouer la carte de l’exotisme, mais sa vision du monde, elle, ne bouge pas d’un iota.

Chirurgienne et gynécologue québécoise de 32 ans, Julie Bertrand, pour éloigner un peu l’embourgeoisement qui la guette, part en mission humanitaire au Burkina Faso. Là-bas, elle opérera des femmes devenues fistuleuses après avoir été excisées et formera des chirurgiens locaux. Sur place, dans le feu de l’action, elle fera la rencontre d’un irrésistible géologue burkinabé qui réveillera puissamment ses sens et la forcera à remettre ses habitudes en question.


Plaidoyer contre l’excision et hommage rendu à la culture traditionnelle africaine telle qu’elle s’incarne au Burkina Faso, ce roman a des prétentions progressistes. Tremblay est certes de bonne foi en se voulant féministe (les femmes, écrit-il, « sont la vie de l’Afrique ») et anticolonialiste, mais il n’arrive pas, c’est le moins qu’on puisse dire, à refréner sa vision du monde développée dans les vestiaires d’arénas occidentaux.


Son héroïne est brillante, fonceuse et déterminée, mais elle est surtout « sexy à faire damner un saint ». Ses seins, d’ailleurs, sont abondamment décrits. Elle a, précise le romancier, la poitrine « lourde », « généreuse » et « volumineuse », en plus d’avoir de « longues jambes » et, au total, un « superbe corps » de blonde. Ses réalisations professionnelles sont bien sûr admirables, mais elles sont surtout, ici, bandantes. On n’est pas dans Lance et compte, parce qu’il ne s’agit pas de hockey, mais l’esprit reste le même. Ce roman, en effet, aurait pu s’intituler Opère et baise.


Pour faire découvrir la noblesse de l’Afrique, Tremblay multiplie les clichés. Les Burkinabés sont pauvres mais toujours propres et surtout très fiers. Ah, s’exclame la chirurgienne, « si on avait le dixième de cette fierté au Québec, imagine ce qu’on pourrait faire ». Les Africains, d’ailleurs, sont plus proches de leurs enfants que les Québécois parce qu’ils ne les envoient pas à la garderie, ajoute la médecin en découvrant « une autre vérité ».


Et que dire, surtout, des hommes africains, de vrais mâles, eux, pleinement virils, dont la masculinité n’est pas refoulée comme celle des hommes québécois ? L’urgentologue québécois qui partage la vie de Julie Bertrand ne fait pas le poids devant « le puissant désir animal de Bunde », le géologue burkinabé qui fera tellement exulter le corps de la gynécologue aux seins « plantureux » qu’elle en oubliera presque sa BMW.


Une fascination pour les gagnants


Sensible au sort des victimes de toutes sortes — il y a toujours, dans ses oeuvres, du vrai monde malmené, mais avec de belles valeurs, qui mérite notre pitié —, Tremblay est surtout fasciné par les gagnants, par les parvenus, plus précisément, comme les joueurs de hockey, les grands journalistes ou les médecins, qui nourrissent ses fantasmes.


Sa princesse, ici, comme ses princes de la glace ailleurs, est satisfaite d’elle-même. Oui, elle gagne plusieurs centaines de milliers de dollars par année, mais, se dit-elle avec l’assentiment du romancier, elle le mérite. La justice, pour Tremblay, c’est ça : le droit aux privilèges, pour les gagnants, est naturel, voire sacré, dans la mesure où ils font l’aumône, du haut de leur superbe.


Très télévisuelle — on imagine déjà cette histoire à l’écran —, l’écriture de Tremblay se caractérise surtout par son efficacité. Le récit, en effet, est accrocheur, surtout dans le dernier tiers du livre, et habilement mené. Il ne faut toutefois pas être allergique aux « harlequinades » (avec le « h », oui, comme dans les romans à l’eau de rose) érotisées pour l’apprécier. La narration (au passé simple et à l’imparfait) est généralement convenable, mais elle détonne, à quelques reprises, quand le romancier passe au présent de l’indicatif le temps d’une mise au point. Cela donne des passages douteux comme celui-ci : « Même le barman était impressionné. C’est vrai un peu partout dans le monde, mais encore plus en Afrique de l’Ouest : quand une personne passe à la télévision, elle devient instantanément quelqu’un de très important. Le barman et la serveuse félicitèrent Julie […]. »


Réjean Tremblay n’est pas un mauvais raconteur d’histoires. Sa vision du monde, qui se résume à un capitalisme à visage humain appliqué à toutes les sphères de l’existence, en fait toutefois un piètre idéologue.


Collaborateur

1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 28 octobre 2012 09 h 40

    Franchement désopilant

    M. Cornellier, j'ai bien ri à la lecture de cette critique. Vous devriez en pondre plus souvent des comme ça.