Analyse - De l’avenir des revues dites savantes

Ce texte fait partie du cahier spécial Presses de l'Université de Montréal

Michel Pierssens

Il peut paraître paradoxal d’évoquer la fin des revues savantes alors que, depuis la création en 1665 du Journal des Sçavants et des Philosophical Transactions, on estime qu’il s’est publié à ce jour plus de 50 millions d’articles et que leur nombre croît à un rythme effréné.

Journal des Savants et Philosophical Transactions ont produit beaucoup de petits et il s’en crée chaque jour des dizaines, peut-être des centaines, toutes « savantes », dans la mesure où elles publient des articles signés de « savants » patentés - pour l’essentiel, de ceux qu’on appelle depuis la seconde moitié du XXe siècle des « scientifiques » et, plus généralement, des scholars (l’usage francophone est plus diversifié mais pas toujours très clair).


Mais il a fallu attendre l’investissement massif des États dans la « société du savoir » (l’expression est récente, mais pas l’idée), porté par l’élan nationaliste et pas toujours désintéressé, pour que l’argent commence à couler de plus en plus abondamment dans le réseau complexe de la communication scientifique : vers les laboratoires, d’un côté, vers les regroupements de chercheurs, de l’autre, puis, de plus en plus, vers les supports de diffusion : les revues et leurs éditeurs.


Les montagnes de papier qui font exploser les réserves des bibliothèques en sont le résultat matériel visible - mais celui-ci ne le restera pas longtemps : chacun sait en effet que le règne du papier touche à sa fin et que l’avenir n’est plus à la matérialisation des connaissances nouvelles sous la forme traditionnelle de la revue savante, mais au contraire à leur dématérialisation, y compris rétrospective, de telle sorte que coexistent aujourd’hui dans le « nuage » le premier numéro du Journal des Sçavants et le dernier numéro de Nature. Les occasions offertes par le potentiel de la virtualisation n’ont pas échappé aux grands groupes d’édition savante, certains étant noblement anciens comme Elsevier, les autres étant des nouveaux venus résolument installés dans la culture technologique et financière du Web 2.0 et qui attendent en salivant le Web 3.0. Le résultat le plus tangible en est l’explosion et l’infinie diversification des revues savantes, le tout signifiant des coûts (et des revenus)exponentiels.

 

Nouveaux réseaux


Aujourd’hui, d’après de récentes études sur le sujet, les bibliothèques universitaires ont globalement moins d’argent que dans les années passées, mais elles en dépensent une fraction toujours croissante pour payer les abonnements aux revues savantes électroniques - au détriment du personnel, plus technique mais moins nombreux, et à l’avantage des architectes, qui doivent inventer des lieux nouveaux bientôt vides de livres ou de revues imprimées à consulter.


Déjà les collections anciennes ont rejoint d’inaccessibles bunkers, quand elles ne sont pas détruites ou mises à la poubelle (pour le bonheur de collectionneurs un peu pervers mais avisés). L’augmentation des coûts engendrée par ce changement de paradigme devait entraîner une révolte, et c’est bien ce qui se passe aujourd’hui avec la montée en puissance des mouvements pour la gratuité de l’accès aux résultats scientifiques. L’idée de fond est que le public a déjà payé collectivement pour la production de ces connaissances et que celles-ci devraient donc lui être redistribuées sans frais.


Belle idée, en effet, dont le seul tort est de négliger que la gratuité a toujours un coût et que celui-ci ne se résume pas à l’investissement initial dans la recherche, dans les laboratoires ou dans les systèmes universitaires en général. L’énorme machinerie technofinancière qui remplace le papier par du virtuel doit à son tour être financée. Mais par qui et comment ?


Nous en sommes là aujourd’hui, et des décisions difficiles, mais majeures, devront être prises. Les revues savantes n’en sont que l’un des paramètres, mais il est crucial. On sait bien en effet que le financement de la recherche s’oriente pour l’essentiel en fonction de la visibilité des travaux, des chercheurs et de leurs publications : pas de promotion, pas de subventions, pas de moyens, donc pas de carrière sans en passer par là.


Décisions


Pour une petite société comme le Québec, d’une richesse relative, dont les universités ne figurent pas (malgré certains succès) au tout premier rang des plus productives selon les paramètres des organismes d’évaluation internationaux, les choix sont de plus en plus difficiles.


En matière de revues savantes, ces outils incontournables de la notoriété dans la compétition internationale, de nombreuses questions se posent : faut-il en créer pour espérer échapper aux monopoles en place ? Faut-il investir plus massivement dans le soutien aux chercheurs et aux laboratoires les plus susceptibles de décrocher de bons facteurs d’impact ? Faut-il continuer à payer - coûte que coûte, littéralement - les abonnements aux prix désormais exorbitants mais qui garantissent l’accès immédiat aux recherches de pointe ? À côté de ces questions qui engagent des choix de société très lourds, il faut aussi faire une place à des considérations un peu moins stratégiques et un peu plus abstraites sur la nature même des revues savantes, dont les fondements sont aujourd’hui aussi en mutation profonde.


Les brèves considérations qui suivent vaudront cependant moins pour les revues scientifiques « dures », déjà transformées, que pour celles - pas moins « savantes », pourtant - que produisent les « sciences humaines » au sens large ou les humanities (le terme implique un peu moins de scientisme et un peu plus d’« humanité » que l’expression française). À côté des grandes revues liées à des organisations disciplinaires fortes et parfois très anciennes (associations, académies, grands laboratoires, etc.), la seonde moitié du XXe siècle a vu se multiplier les revues que je qualifierai d’« affinitaires » - nées de la convergence d’intérêts intellectuels de groupes hétérogènes (disciplines diverses, localisations diverses, réseaux éclatés, etc.). La création d’une revue était alors l’expression d’une pensée commune forte et la revue elle-même était un outil de renforcement et de diffusion de cette pensée.


Ce modèle, il faut en être conscient, a peu de chances de survivre aux révolutions en cours. La faute en est entièrement à la numérisation et à la dématérialisation, qui est en train de devenir la règle de fait. En effet, grâce à la complexité croissante des systèmes d’indexation, le lecteur va désormais directement à l’article qui l’intéresse, voire à la fraction d’article qui présente tel ou tel mot recherché, et il néglige sans scrupules tout le reste. Sauf un travail minutieux de la rédaction de la revue pour bien organiser les relations entre les composantes de chaque numéro, il s’en tiendra là. Ce qui faisait l’enjeu essentiel de la revue et une large part de sa justification disparaît donc.


Mais parler de « numéro » est déjà en partie un archaïsme. Ce n’est que par conformisme ou fidélité assumée aux traditions que les revues se pensent encore selon le modèle de la périodicité régulière (mensuelle ou trimestrielle le plus souvent, annuelle parfois). Rythme logique dans un système qui repose sur des procédures d’édition, de fabrication, d’abonnement, de distribution, etc., qui s’organisent de manière régulière dans le temps, avec des pauses plus ou moins longues entre les parutions - dispositif commode pour les éditeurs comme pour les lecteurs à l’ancienne.

 

Malléabilité


Aujourd’hui, et encore plus demain, c’est une tout autre temporalité qui s’impose : la publication est désormais potentiellement permanente, fluide, révisable, sans même parler de son caractère multimédia infiniment malléable - bien loin des rigidités du papier et de la presse à imprimer. Qu’est-ce que peut alors devenir une revue savante qui subit une pareille transmutation ? Que deviennent ses agents traditionnels ? Le rôle des contributeurs, des comités de rédaction, des éditeurs, des diffuseurs, des bibliothèques et même des lecteurs ne doit-il pas être alors profondément repensé et reconstruit ?


C’est dans ce sens, mais dans ce sens seulement, que les revues savantes sont en train de vivre leur fin. Pourtant, pas plus qu’au XVIe siècle l’imprimerie n’a fait disparaître le savoir en faisant disparaître l’ancien parchemin calligraphié, il ne s’agira d’une disparition définitive des revues ou des « savants » ; parions bien plutôt sur la pensée autrement stimulante que ce que nous vivons est une renaissance, non une décadence. L’histoire l’a souvent déjà prouvé : mieux vaut travailler en regardant l’avenir qu’y résister vainement.


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Michel Pierssens est professeur au Département des littératures de langue française de l’Université de Montréal. Son plus récent projet de recherche porte sur les savoirs des femmes en France dans la littérature et la société fin-de-siècle.