Rober Racine, l'art et le coeur des choses

Photo: François Pesant - Le Devoir

L’équivalent de cette nourriture-pourriture chez l’homme — ou chez ce paroxysme de l’homme qu’est l’artiste —, c’est peut-être les souvenirs : amours mortes, deuils, enfances lointaines, membres fantômes. Pour l’artiste, qu’il soit écrivain, peintre ou musicien, ajoutons à cela d’autres oeuvres encore : images, objets, musiques ou livres. Autant de choses mortes dont il se nourrit et auxquelles il redonne vie en les régurgitant. Ainsi soit-il.

La tentation est forte, bien sûr, d’établir un lien entre ces réflexions et le propre travail de création de Rober Racine. L’artiste résolument multidisciplinaire né à Montréal en 1956, qui publie Les vautours de Barcelone, dernier volet d’un triptyque (intitulé Le coeur de Mattingly) commencé en 1999 avec Le coeur de Mattingly, un texte dramatique, et poursuivi trois ans plus tard, en 2002, avec L’ombre de la Terre, roman qui est encore à ce jour son livre le plus fort. Moins « cérébral », à la fois plus poétique et plus organique.

 

L’art des correspondances

Si c’est son travail en arts visuels qui lui a valu depuis la fin des années soixante-dix une vaste reconnaissance internationale, Racine n’en est pas moins un véritable touche-à-tout de la création : vidéo, documentaire et création radiophonique, chorégraphie, musique contemporaine, littérature. Et son travail littéraire est le reflet de cet art de la correspondance qui traverse son oeuvre éclatée.

Ceux qui ont lu L’ombre de la Terre s’en souviennent : Gabriella, une Québécoise de 34 ans dont le coeur « bat au rythme des miracles de la science », est la plus grande interprète des madrigaux de Carlo Gesualdo, prince et compositeur italien du XVIe siècle. Un personnage à la légende noire, à la fois artiste et assassin. Souffrant d’une grave maladie cardiaque, Gabriella a reçu le coeur d’un astronaute qui a marché sur la Lune. Son « bienfaiteur » lui a laissé croire que le coeur qu’elle a reçu était celui d’un meurtrier.

Qu’est-ce qu’un interprète ? Un être qui vibre ou qui revit, comme ce personnage de Gabriella, en modulant ce qui le traverse.

Dans un essai « savant » qu’il consacrait plus tôt cette année au travail (littéraire et plastique) de Racine, Imago lexis. Sur Rober Racine, Sylvain Campeau croit, à juste titre, qu’il existe chez l’écrivain « un effet de migration qui fait que s’éprouvent dans l’un comme dans l’autre médium des manières semblables de faire naître sens et fiction ». S’intéressant surtout aux oeuvres visuelles créées par Rober Racine dans les années 1980 et 1990, qu’il met en relation avec son premier roman, Le mal de Vienne (l’Hexagone, 1992), l’auteur y explore notamment le formidable travail de « découper-coller » à l’oeuvre chez Racine.

 

La sagesse des vautours

Dernier volet de la trilogie, Les vautours de Barcelone, roman dense et parfois un peu hermétique, est une quête de mémoire et de vérité. Le père de Gabriella, pilote d’avion et personnage qui était, on s’en souvient, au coeur de L’ombre de la Terre, s’est suicidé en écrasant son avion sur la cage des vautours du zoo de Barcelone.

Gabriella se rend là-bas à la fois pour s’y recueillir et pour essayer de récolter des indices sur ce geste insensé. La soprano prépare les Trois airs pour un opéra imaginaire du compositeur québécois Claude Vivier, mort assassiné à Paris à l’âge de 34 ans (tiens, tiens), qu’elle a été invitée à interpréter dans la chapelle décorée par Matisse à Vence, dans le sud de la France.

En attendant, et très vite, un étrange dialogue s’engage avec les sept vautours, « les beaux chéris », qui commentent comme un choeur grec son existence, la série de drames inouïs qui l’ont secouée et qui continuent à battre à travers elle. La voix d’une certaine sagesse millénaire qui lui raconte son père, la vie, la mort, l’amour.

Au zoo de Barcelone, elle fait aussi la rencontre d’une jeune femme qui visite et dessine chaque jour les oiseaux nécrophages. Pour « apprendre à disparaître », dira-t-elle. Mort et création, Éros et Thanatos, comme l’endroit et l’envers d’un même geste, sont ici partout comme chez eux.

Entre Houston, Montréal, Paris, Vence, Varsovie (d’où elle poussera jusqu’à Auschwitz au cours d’un samedi après-midi ensoleillé), au gré de la trajectoire de mémoire suivie par le personnage de Gabriella, le roman de Rober Racine ratisse large. De la catastrophe la plus intime jusqu’au génocide.

La beauté des phrases n’est pas, a priori, le premier souci de Rober Racine. Ce n’est peut-être pas non plus le second. Roman à la couleur froide et « intellectuelle », chargé de multiples correspondances et d’une abondance de détails - éléments d’art ou d’Histoire, minutieuses descriptions de décoration intérieure -, Les vautours de Barcelone compose une mécanique romanesque, sinon parfaitement huilée, à tout le moins étonnante et ample comme une immense caisse de résonance. Une histoire de création et de destruction.

Collaborateur


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Les vautours de Barcelone

Rober Racine

Boréal

Montréal, 2012, 304 pages

Imago Lexis. Sur Rober Racine

Sylvain Campeau

Triptyque

Montréal, 2012, 156 pages

1 commentaire
  • France Marcotte - Inscrite 21 octobre 2012 10 h 33

    Embrasser la mer et les poissons dedans

    Ratisser large, maîtriser tous le médiums, survoler tous les paysages...

    Et si c'était simple gourmandise de petit garçon?