Les gauches françaises entre liberté et égalité

Ces deux volumes rassemblent l’essentiel des éléments d’analyse permettant d’obtenir un bilan critique de la gauche en France. Le premier volume est un panorama historique de la gauche, le second une anthologie d’autant plus utile qu’elle offre un grand nombre de textes à la limite introuvables.

Intellectuel et figure bien connue de la scène médiatique en France, éditorialiste au Nouvel Observateur et, depuis deux ans, au magazine Marianne, longtemps responsable syndical à la CFDT, Jacques Julliard est l’auteur d’une bonne vingtaine de livres sur la gauche, le syndicalisme et l’histoire des mouvements sociaux. Il a été également un défenseur d’un renouveau du socialisme en France et proche de ce qu’on a appelé la « deuxième gauche » et des milieux politiques entourant Michel Rocard. Il s’est ensuite distancé de ceux-ci, en rappelant l’importance des luttes sociales contre les grands pouvoirs économiques.


Sans être l’oeuvre d’un historien professionnel, le récit proposé par Jacques Julliard a le mérite de brosser un tableau très exhaustif des gauches françaises, de l’époque des Lumières jusqu’à aujourd’hui. Après un rapide examen des principes constitutifs de la gauche, dont celui, cardinal, d’égalité, Julliard expose les origines religieuses de la gauche française en s’intéressant à l’opposition janséniste au pouvoir de l’État. La Révolution française est déterminante, car elle contient déjà en elle-même les principales divisions entre une gauche révolutionnaire et une gauche jacobine où la puissance de l’État ne saurait être remise en question. Au XIXe siècle, ce même type de clivage se vérifie dans les oppositions entre gauche socialiste et gauche libertaire.


Au cours des siècles, ce qui est en cause avec la gauche française est précisément l’idéal même de la République et le mariage parfois tumultueux entre les valeurs de l’égalité et celles de la liberté. Parmi les pages les plus intéressantes du livre, on retrouve celles sur le « moment républicain », soit entre 1848 et 1898, et les luttes des « radicaux » contre le catholicisme, jusqu’au « grand schisme » de l’entre-deux-guerres opposant communistes et socialistes. Outre la Commune de Paris, en 1871, qui a selon Julliard un statut particulier, la gauche connaîtra quatre moments révolutionnaires, soit 1789, 1793, 1830 et 1848. Par la suite, l’idéal révolutionnaire sera présent sans pour autant donner lieu au soulèvement.


L’un des moments clés de l’histoire de la gauche est, comme chacun sait, l’affaire Dreyfus (1894-1899). Cet épisode est crucial pour comprendre la manière dont les intellectuels ont investi la gauche, par l’écrit, mais aussi par la pétition, les appels, bref la mobilisation. Selon Julliard, les intellectuels, ne pouvant se constituer comme « classe », se sont alors regroupés comme un « parti », ou plus précisément comme des groupes organisés, par exemple la Ligue des droits de l’homme et du citoyen, en 1898.


À lire Jacques Julliard, toute l’histoire de la gauche française semble traversée par l’opposition exprimée en 1977 par Michel Rocard entre une gauche centralisatrice, jacobine et nationaliste et une gauche au contraire décentralisatrice, méfiante devant tout abus d’autorité et qui accorde volontiers sa confiance aux initiatives locales. Il reste à voir si ces deux gauches sont inconciliables. Comment espérer de réelles actions localisées sans l’appui de structures élargies ? Pour le dire autrement, la gauche peut-elle véritablement marquer des points si elle est sans cesse marginalisée dans l’opposition et si ces aspirations ne se traduisent pas par des politiques publiques ? Une chose est certaine : ces questions n’ont pas fini de hanter le parcours des gauches, en France comme ailleurs.


 

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