L’explosion Éric Dupont

Photo: François Pesant Le Devoir

Qui a dit que foisonnement ne pouvait pas aller de pair avec achèvement ? La preuve, par 560 (pages), qu’une imagination débridée peut produire autre chose qu’une écriture échevelée: La fiancée américaine. Impressionnant ! Sans doute le roman québécois le plus impressionnant de l’automne jusqu’ici.

Ne vous laissez pas démonter. Par la page couverture peu invitante. Par le montage serré de ce livre costaud, du genre brique. Par les caractères d’impression presque microscopiques.

C’est un livre puissant. Ambitieux, mais pas prétentieux. Littéraire, tout en étant ancré dans la tradition du roman populaire. C’est une saga familiale où la grande histoire et les petites histoires se côtoient, se répondent. C’est truculent, plein d’humour, de rebondissements. Avec une lame de fond tragique.
 
C’est le quatrième roman d’Éric Dupont en huit ans.
 
Comment sait-on qu’un auteur arrive à maturité ? L’impression, en lisant La fiancée américaine, que tout ce qu’a écrit ce jeune quarantenaire jusqu’ici, quoiqu’appréciable, admirable même par certains aspects, a servi en quelque sorte de coups de pratique. Qu’il avait besoin de passer par là pour en arriver à ce résultat. Pour que ça explose, enfin.
 
L’impression que ce professeur d’université et traducteur originaire de la Gaspésie, qui vit à Montréal, a vécu en Allemagne, a côtoyé au quotidien des Autrichiens et fait des séjours en Russie, nous offre vraiment, cette fois, un livre à la hauteur de son talent. Comme s’il avait trouvé chaussure à son pied avec cette épopée qui embrasse un siècle et traverse les continents.
 
Les sources

Avec ses trois premiers romans, Éric Dupont s’est démarqué par sa fantaisie, son goût pour la surenchère, pour les digressions farfelues, pour les récits dans le récit. Il n’a pas hésité à jongler avec l’improbable, avec le surnaturel au passage. Pour faire image, on pouvait penser à un croisement entre Amélie Nothomb et Boris Vian, mais revisités par un accent typiquement québécois.
 
Dans Les voleurs de sucre, prix Senghor de la francophonie en 2004, l’auteur réinventait son enfance dans la peau d’un petit garçon dépendant au sucre, prêt à tout, aux mauvais coups les plus invraisemblables et à la désobéissance parentale la plus crasse, pour se procurer sa dose, assouvir son vice.
 
L’aspect fable de ce récit, où le monde enchanté, quoique cruel, de l’enfance s’opposait à celui, désenchanté, déconnecté, des adultes, nous avait séduite.
 
Dans Bestiaire, en 2008, l’auteur poursuivait sa traversée de l’enfance, sur un ton léger, badin, mais tout en nous faisant comprendre la détresse, la peine du petit Éric, écartelé entre deux parents incompatibles devenus ennemis jurés. En suivant pendant 10 ans les tribulations de cette famille brisée, avec des allers-retours entre destin individuel et destin collectif, entre événements privés et références historiques, on sentait déjà poindre la gravité.
 
Entre ces deux romans à saveur autobiographique, La logeuse, lauréat du Combat des livres de Radio-Canada en 2006, est apparu comme une grande farce où l’auteur lâchait son fou. Fausses références historiques, délires sur la politique, personnages burlesques, dont une aïeule ressuscitée… il nous en mettait plein la vue dans ce roman allégorique teinté de fantastique.
 
L’aboutissement

La fiancée américaine pourrait bien être la somme de tout ce qui précède. Mais magnifiée. La narration a pris une ampleur qu’on ne soupçonnait pas chez ce grand admirateur de John Irving. Et la construction comme telle du récit est admirable : du petit point dans une structure architecturale.
 
Nous sommes d’abord à Rivière-du-Loup, dans les années 1950. La petite Madeleine et ses frères sont installés dans le salon funéraire du père, autrement dit dans leur salon familial. Maman est absente, papa en profite et raconte des histoires salées à ses enfants. Homme coloré, homme-cheval dont la force légendaire n’est plus à démontrer dans la région, cet amateur de gros gin et de femmes apparaît comme un personnage de fable.
 
Débute la première digression qui va nous conduire en 1918, à la naissance du patriarche. Dans une église, pendant la messe de minuit. Jusqu’à quel point, comme tout bon conteur, Papa Louis s’éloigne-t-il de la réalité ? Peu importe, ses enfants sont sous le charme, et nous aussi.

Nous faisons par la même occasion connaissance avec sa mère Madeleine, la fiancée américaine du titre. Elle va mourir en donnant naissance à son fils, Louis Lamontagne. Ce n’est que partie remise, son histoire nous sera racontée plus tard. Nous apprendrons aussi que, dans cette famille, il faut une Madeleine par génération. D’où cette petite Madeleine, assise dans le salon funéraire établi dans la demeure familiale… Vous suivez ?
 
Les deux Madeleine

Cette petite Madeleine Lamontagne, on la verra grandir, et mourir à son tour, ainsi va la vie. Elle est le pivot de l’histoire. Pendant toute la première partie du roman. Apparaîtra ensuite une certaine Magdelena Berg (nom qui se traduit plus ou moins en français par Madeleine Lamontagne).
 
Le tout se terminera à Rome, par un suicide, dans une scène digne de Puccini. Pas étonnant : l’opéra Tosca revient comme un leitmotiv dans le roman. Opéra résumé ainsi par l’un des protagonistes : « En fait, c’est l’histoire d’une femme honnête et innocente qui se heurte aux forces du mal, qui est prise dans l’étau de l’histoire. » À noter aussi que la jalousie est un des thèmes dominants de La fiancée américaine. Et que la mort, on l’aura compris, y est omniprésente.
Le rapprochement entre Madeleine de Rivière-du-Loup et Magdelena de Berlin n’est pas fortuit. On comprendra pourquoi au fil de ce récit parsemé d’indices. Reviendront ponctuellement certains motifs, toutes sortes d’images, de symboles qui les unissent, dont une tache de naissance en forme de clé de fa, une chaînette en or avec une petite croix.
 
Au fil du temps

Entre-temps, on aura revécu par à-coups la Deuxième Guerre mondiale. On aura vu des prisonniers des camps mourir de faim, de froid, des Allemands de la Prusse orientale déportés avec l’arrivée de l’Armée rouge. Et on aura assisté à la libération de Dachau. En sourdine : les bombardements de Nagasaki et d’Hiroshima. Puis, grand saut dans le temps : la chute du mur de Berlin.
 
On aura vu, aussi, parallèlement, le Québec se transformer. Une population se réjouir de l’arrivée de la télé, une majorité voter non au premier référendum. Dans le privé, on aura vu des prêtres forniquer, des incestes se produire, et un avortement à New York tourner court. On aura aussi constaté qu’une tarte au sucre peut s’avérer une arme mortelle pour qui est assoiffé de vengeance.
 
On aura côtoyé toutes sortes de personnages plus grands que nature. On aura même frayé avec des morts qui se mêlent d’intervenir dans le monde des vivants. On aura tout vu.
 
Au fil du récit

Tout cela porté par des postures narratives variées : narrateur omniscient, dialogues, échanges de lettres, carnets intimes. Tout cela porté par une émotion contenue, qui afflue juste au bon moment, quand il le faut.
 
Quelques creux ralentissent parfois le rythme, l’accumulation de détails peut paraître superflue. C’est chargé, complexe, oui. Mais ce qui pourrait sembler touffu, désordonné, parfois gratuit, s’avère chemin faisant mené de main de maître.
 
C’est peu dire qu’Éric Dupont s’est surpassé. On sait désormais qu’il peut nous surprendre, qu’il voit grand, qu’il compte parmi les grands. La barre est haute : on ne voudra rien de lui qui soit en dessous de La fiancée américaine.

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Collaboratrice
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 13 octobre 2012 19 h 47

    L'auteur serait un grand admirateur de John Irving

    Ma foi, il lui ressemble. Ne manque que le bol de pommes pour compléter le tableau.