Galeano, conteur des temps modernes

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	L’auteur Eduardo Galeano, journaliste, essayiste et historien engagé uruguayen, a été révélé avec son livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine.</div>
Photo: Agence France-Presse (photo) Ronaldo Schemidt
L’auteur Eduardo Galeano, journaliste, essayiste et historien engagé uruguayen, a été révélé avec son livre Les veines ouvertes de l’Amérique latine.

Si nous connaissons bien Eduardo Galeano, journaliste, essayiste et historien engagé (Les veines ouvertes de l’Amérique latine) exilé des dictatures uruguayenne et argentine, qui a vécu en Espagne avant de retourner dans son pays, l’Uruguay, en 1985, nous connaissons moins l’œuvre littéraire de cet écrivain. Grâce à la maison d’édition québécoise Lux éditeur, nous découvrons depuis quelques années un véritable conteur des temps modernes avec une verve extraordinaire. Après Paroles vagabondes et Les voix du temps, paraît en français Le livre des étreintes, composé de brefs récits, de chroniques du temps d’exil et d’éclats d’histoires où la poésie, l’Histoire et la politique se relaient dans un style évocateur, incisif, plein d’humour et souvent plein d’émotion.

Se souvenir : du latin re-cordis, « repasser par le cœur ». C’est avec cette phrase illustrée par un petit dessin à l’encre noire de l’auteur que débute ce livre inclassable. Une note du traducteur Pierre Guillaumin à propos du titre original, El libro de los abrazos, nous éclaire sur le mot français « étreinte » : « Avec sa connotation violente ou charnelle, ce mot ne traduit pas exactement l’accueil sympathique et chaleureux de l’abrazo », « ce geste amical si fréquent en Amérique latine qui vous fait prendre dans vos bras toute personne à laquelle vous souhaitez manifester l’élan fraternel de votre cœur ». Mais on retrouve aussi de la violence et une indéniable participation charnelle dans les textes de Galeano, qui sont autant d’évocations d’amis dont l’auteur partage les douleurs, les joies et les espérances, de souvenirs qui le ramènent à sa propre histoire ou à celle de son pays, de scènes vécues ou rapportées dont il veut témoigner, de prises de position d’un compagnon de tous les exclus du monde.
 
Comme les statuettes des Indiens du Nouveau-Mexique, hommes et femmes qui ont de nombreuses figurines attachées à eux, Eduardo Galeano raconte la mémoire collective latino-américaine bourgeonnante de plein de gens. Il ramène au premier plan les invisibles, « ceux d’en bas, ceux qui attendent depuis des siècles dans la file d’attente de l’Histoire ». Ennemi de l’oubli, Galeano signe des chroniques du temps des dictatures d’une grande densité dramatique. On reste interdit devant ces enfants torturés et assassinés sous la dictature argentine. « Comment peut-on survivre à une telle tragédie ? Je veux dire : survivre sans que notre âme s’éteigne ? » Sa voix dépasse largement les frontières du continent sud-américain quand il épingle avec une sincérité furieuse les banquiers de la grande finance internationale ou qu’il dénonce la culture de la terreur des dictatures.
 
Le livre des étreintes se raconte difficilement. On le lit par petits bouts, on vagabonde d’un texte à l’autre, d’une gravure à l’autre, on découvre des histoires teintées de réel merveilleux, d’humour et de tendresse. On s’amuse devant l’Ancien Testament revu et corrigé par son acteur principal : « Vinrent les malentendus. Adam et Ève comprirent chute quand je parlai d’envol […] Je dis qu’aimer mal est un péché, ils crurent qu’il était péché d’aimer. » On s’émeut devant la tendresse juvénile de l’auteur dans cette histoire d’un écrivain brésilien condamné à la solitude. « Un jour, il rencontra Eleonora. Il la bombarda de fleurs. Il les envoyait à son appartement, au sommet d’un des plus hauts immeubles de Rio. Chaque jour, elle jetait les fleurs dans la rue où les automobiles les écrasaient. Il en fut ainsi pendant cinquante jours. Mais le 51e jour, les fleurs ne tombèrent pas dans la rue. Ce jour-là, Nelson grimpa jusqu’au dernier étage, sonna, et la porte s’ouvrit. »
 
Il y a une « petite musique » Galeano. Elle plane au-dessus d’une écriture de la brièveté, de la concision. Comme s’il écrivait en effaçant. À 72 ans, Eduardo Galeano a encore un long chemin à parcourir : « Il y a encore beaucoup de lunes auxquelles je n’ai pas hurlé et des soleils auxquels je ne me suis pas brûlé. Je ne me suis pas encore baigné dans toutes les mers du monde, on dit qu’il y en a sept, ni dans tous les fleuves du Paradis, on dit qu’il y en a quatre. » Il semble nous dire, comme cet enfant de Montevideo : « Je veux ne jamais mourir, car je veux jouer toujours. »

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Collaboratrice
1 commentaire
  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 14 octobre 2012 08 h 39

    Superbe !

    Vous me donnez vraiment le goût de lire cet auteur et ce livre en particulier, Mme Giguère !
    Merci !