Littérature québécoise - De la fuite dans les idées

Quand la frustration obsessive et le désarroi se conjuguent au masculin, ça monologue dur, dirait-on. Deux romans récents cultivent avec une certaine hauteur l’art conjoint de la vocifération et de la fuite dans les idées. Un exercice qui se traduit soit en fuite dans la folie, soit en fuite tout court.

L’hostilité des chiens, le premier roman d’Olivier Demers, prend la forme de sept carnets remplis qui ont été retrouvés dans un appartement de Pointe-Saint-Charles. Rédigés sur une période de six mois, ils témoignent de la dérive de Jean-Baptiste Corriveau, 36 ans, chômeur et graphomane devenu allergique aux humains trop heureux. Secoué de « sporadiques envies de meurtre ». Une vraie bombe à retardement.


Après une étrange épiphanie, l’homme se lance dans une quête folle : retrouver une adolescente en fugue dont il a vu la photo dans une station de métro. Cette idée devient sa raison de vivre, l’objet de toutes ses pensées. Il arpente la ville avec un portrait de la disparue, visite squats, bars, aborde des passants. Il nous raconte ses efforts, ses frustrations, ses fantasmes, ce qui lui passe par la tête.


Chien pisteur qui gratte ses gales jusqu’au sang ou ver de terre qui se rêve en ange exterminateur : « Oh oui ! Je peux haïr jusqu’à l’ulcère d’estomac, jusqu’à la maladie du cerveau. » Un impuissant « condamné à vivre » qui monologue et pour qui « une mort ne peut avoir de sens s’il n’y a pas un peu d’amour qui la bénisse et l’auréole ». Un grand romantique déçu ?


Derrière L’hostilité des chiens, c’est l’ombre un peu griffue de Dostoïevski qui se dresse, celui des Carnets du sous-sol et du monologue féroce et onirique. La comparaison s’arrête ici. Si le roman d’Olivier Demers tourne un peu en rond, il nous propose une plongée en apnée dans la névrose plutôt convaincante et entraîne le lecteur jusqu’au seuil d’une intéressante ambiguïté.

 

Comment ça marche le malheur


Même allergie au bonheur des autres et même rancoeur souterraine à l’oeuvre dans Variétés Delphi, de Nicolas Chalifour. Ici, un narrateur acrimonieux et satisfait qui « macère dans le jus amer de ses fuites » nous dit toute sa rage. C’est un saboteur dans l’âme qui a compris « comment ça marche le malheur » et qui traîne sa carcasse entre le Mile End, qu’il habite, et le restaurant du Manoir de la Montérégie, où il travaille comme serveur.


Il nous livre le récit minutieux (et vite un peu lassant, il faut le dire) de ses séances de sabotage. Lui se voit comme un « aidant naturel » et choisit de préférence ses victimes parmi quelques spécimens du 450 : Vanesse en spandex ou Djièfe à calotte, selon son propre lexique. « Je suis là pour aider les gens à renoncer aux mensonges de la vie et à tous les mirages cheap que leur propose le bonheur », nous raconte-t-il.


À sa décharge, il lui faut faire le deuil d’une « fillette à lulus » qui vit désormais à Québec avec sa mère. Par conséquent, aussitôt que son emploi du temps le lui permet, il saute dans sa vieille voiture pour de courtes séances de filature, de voyeurisme et d’autoflagellation dans la Veille Capitale.


Il parle aussi souvent de lui au « on », souffrant peut-être d’un léger dédoublement de la personnalité attribuable, qui sait, au traumatisme de la séparation.


Régulièrement aussi, l’homme passe par le comptoir postal d’un dépanneur grec de la rue Fairmount où l’attendent de mystérieux paquets envoyés depuis Lisbonne : titres de Robbe-Grillet et de Paul Auster ou « roman fou » de Vladimir Nabokov. De la nourriture spirituelle pour le protagoniste, qui accentue son saccage avant enfin de prendre la fuite vers New York, d’où il continue à « regarder s’agiter le monde ».


Nicolas Chalifour reprend ici certains des principaux motifs de son premier roman, Vu d’ici tout est petit (Héliotrope, 2009), qui n’était peut-être pas aussi sombre et nettement plus fantaisiste : le restaurant du Manoir, l’observation minutieuse et planquée « dans le confort des marges », un puissant désir de vengeance masquée.


Un exercice de détestation à l’écriture solide, et délirant à souhait, mais il est vrai un peu longuet. On s’y égare souvent et la tentation de la fuite, pour le lecteur, y fait entendre plus d’une fois sa petite musique.