Le carré rouge en fiction

Le carré rouge, ils l’ont porté, ou pas. Les casseroles, ils ont tapé dessus, ou pas. Le printemps érable, ils l’ont vécu de près ou de loin. Ils sont romanciers. Ils sont douze en tout. Douze auteurs rattachés à la maison d’édition Héliotrope. Ils ont écrit, chacun de leur côté, un texte inspiré des événements.

C’est Nicolas Chalifour qui ouvre le bal de ce Printemps spécial parsemé de photographies révélatrices, artistiques, en noir et blanc et rouge, signées Toma Iczkovits. Nous sommes à Victoriaville, le vendredi 4 mai. Mais à l’intérieur d’un hôtel, où les militants d’un certain parti sont réunis. On leur sert des petits fours et du mousseux bon marché en attendant l’arrivée du premier ministre. Tandis que dehors « les petits crottés aboient », pas pour longtemps, ils vont bientôt se faire tabasser.


On reconnaît bien là l’univers de l’auteur de Vu d’ici tout est petit et de Variétés Delphi, son personnage de serveur blasé et malfaisant, son cynisme, sa noirceur. Et on constate que le court lui va très bien, à Nicolas Chalifour. Ça déménage, ça rentre dedans, c’est machiavélique, percutant.


Catherine Mavrikakis met en scène une certaine Catherine, prof d’université, la cinquantaine, qui jubile dans la foule en donnant des coups sur sa casserole. Le printemps québécois l’a sortie de sa torpeur, elle qui avait fini par perdre ses idéaux de jeunesse et se laisser gagner par la morosité ambiante.


Tiens, mais qui est-ce ? Qui est cette loque humaine sur le trottoir ? Se pourrait-il que derrière ce sans-abri visqueux se cache l’ancienne flamme secrète de Catherine ? Que faire ? Balayer sa mauvaise conscience sous le tapis ? Et continuer à taper sur sa casserole, oui, les yeux tournés vers l’avenir « plein de promesses ». Cette courte histoire complexe a du souffle et donne à réfléchir autrement qu’en ligne droite, au milieu des contradictions intérieures de la narratrice qui affluent.


« Le printemps t’a réinventée », conclut Martine Delvaux dans son Autoportrait en militante. Où, d’observatrice attentive, dans la rue et à la télé, le « tu » à qui elle s’adresse comme à elle-même se transforme sous nos yeux par la force des événements.


Il y a le texte très bref, très beau, de Grégory Lemay. L’histoire d’un gars qui, lors d’une manif, s’éprend éperdument d’une punk qui lui a marché sur le pied. Ils se sont embrassés. Mais, coup de malchance, la police s’est mise à frapper. Depuis, il la cherche partout, il est de toutes les manifs. Depuis, il est devenu activiste.


Il y a celui qui a tout manqué parce qu’il était en France au mois de mai. Mais qui, père de deux étudiants en grève, était solidaire. De loin, il s’est « indigné chaque jour ». Et puis, à son retour, en juin : « Je n’ai rien raté, puisque ça continue », écrit André Marois.


Cette peur d’avoir manqué, d’être en train de manquer le bateau se retrouve dans plusieurs textes. Dans celui de Patrice Lessard, où le narrateur, planqué à Paris avec sa douce, se sent coupable, se sent lâche, tandis qu’à Montréal ses copains se font poivrer. Mais comment résister, d’un autre côté, à l’attrait de la fuite ?


Dans Chelsea rouge, de Gail Scott, la narratrice est à New York. Mais elle va bientôt croiser un jeune indigné d’Occupy Wall Street « au style gothique » qui lui permettra, d’une certaine façon, de faire sa juste part… Olga Duhamel-Noyer, de son côté, met en scène une femme ligotée sur un matelas, les yeux bandés, un homme penché sur elle. Qu’est-ce qui se joue là tandis que dehors les manifestants s’agitent ?


Il y a cette écrivaine française venue il y a quelques années à Montréal pour un salon du livre. Qui suit les événements de loin, à Paris. Mais qui se sent proche de ce qui se passe là-bas. C’est écrit sous forme de lettre, c’est signé Michèle, pour Michèle Lesbre.


Il y a ce gars qui veut à tout prix participer à la grande manif, être dans le feu de l’action, mais tout est contre lui aujourd’hui, il n’arrive pas à rattraper la parade. Et quand il y arrive, c’est le fiasco total pour lui. Très ironique, L’inactiviste de Simon Paquet.


Fascinant de voir dans ce Printemps spécial la diversité des points de vue, des histoires, des styles. Ça frôle la chronique d’opinion chez Gabriel Anctil. Au commencement du texte seulement. On revient vite dans le coeur des manifs, au coeur de l’espoir. Cet espoir, il ressort aussi dans l’histoire pourtant pleine de colère et de déception de Carole David. Il ressort dans la plupart des fictions, pas si loin de la réalité finalement.