Un nouvel humanisme est-il possible?

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	Daniel D. Jacques</p>
Photo: Éditions du Boréal

Daniel D. Jacques

Il fut un temps, pas si lointain, où la seule mention de l’humanisme suffisait à disqualifier une pensée. L’essence de l’homme, pour peu qu’on puisse l’exprimer, paraissait non seulement hors d’atteinte, mais elle présentait la figure d’un idéalisme oppressant : pourquoi faudrait-il chercher encore à la déterminer si ses effets les plus nets étaient la soumission, le sexisme et le soutien de ceux qui s’en déclarent les propriétaires ?

Beaucoup de choses ont changé. D’abord, le conflit entre le progrès technologique, en apparence illimité, et le souci d’une juste mesure de l’action humaine n’a cessé de croître, mais il faut aussi compter avec l’émergence universelle des droits de la personne, actifs autant dans les revendications écologiques que dans les situations sociales et politiques qui exigent une certaine « mesure » de l’humanité. Dans le récent essai de Daniel D. Jacques, tous les enjeux actuels de l’humanisme sont examinés sur l’horizon d’une histoire complexe et ramifiée. Le philosophe s’engage en effet dans une enquête qui va non seulement retraverser toute l’histoire de la pensée, mais examiner courageusement l’anti-humanisme contemporain.


Comme son titre l’énonce, ce livre réintroduit d’abord le questionnement grec sur la juste mesure. Bien qu’il ait été forgé à la Renaissance, l’idéal humaniste plonge ses racines dans l’ambivalence antique entre une définition autonome de l’être humain - comme dans la maxime de Protagoras « L’homme est la mesure de toute chose » - et une définition métaphysique, qui place la mesure dans l’affirmation d’une transcendance divine. Deux raisons illustrent ici le caractère décisif de la pensée de Platon : d’une part, la formation d’un idéal d’éducation centré sur l’humanité (la paideia grecque) et d’autre part, le lien de cet idéal avec la recherche de la vérité. Avec Platon, en effet, « la recherche de la vérité est devenue la modalité dernière de l’éthique du perfectionnement de soi, dès lors qu’il fut établi que le vrai apporte de lui-même un surplus d’être à celui qui s’en approche ».


Cette riche lecture de l’humanisme ancien a le mérite de permettre de saisir dans l’humanisme moderne une figure de continuité : c’est d’abord par l’institution d’un régime de vérité qui lui est propre que la modernité va se poser. L’affirmation de l’égalité et le désir de reconnaissance qui en découle auront pour conséquence directe la critique de la conception aristocratique des Anciens. Le savoir doit être accessible à tous et le rôle de Descartes, à qui l’auteur consacre des pages admirables, est d’en avoir imposé la méthode. De Montaigne éducateur à cet humanisme du savoir, le chemin fut long et complexe : ne peut-on pas parler de l’anti-humanisme de Descartes ? Il faut sans doute attendre Rousseau et Kant pour que les liens de l’humanisme à la démocratie parviennent à fonder un humanisme de la dignité, véritable socle des espoirs révolutionnaires. Au principe de l’égalité, cet humanisme a en effet ajouté une forme de clôture anthropologique qui sépare l’humanité des autres êtres vivants.


L’anti-humanisme contemporain


C’est ce second principe qui entre en crise au vingtième siècle et conduit à l’anti-humanisme contemporain. Comment le comprendre ? Lecteur attentif de Heidegger, Daniel D. Jacques montre l’abîme sur lequel repose, après la critique de la métaphysique, toute la tradition de l’humanisme ancien et moderne. Ses analyses mettent en jeu non seulement les contributions de la science à l’avènement d’un humanisme scientifique, entraînant la critique naturaliste de l’humanisme ancien, mais aussi les critiques contemporaines de la modernité politique. La pensée évolutionniste n’est que le facteur le plus saillant de cette histoire qui, de Darwin à Freud, vient déstabiliser la définition de l’humanité acquise dans les siècles précédents. Citant Hans Jonas, l’auteur invite à prendre conscience des conséquences d’une désagrégation de toute pensée de la mesure. Faisant sienne la conclusion de Jonas, il croit possible et nécessaire de repenser une idée de l’homme capable de mesurer pour l’avenir sa liberté. Entre l’utopie politique des modernes et les déterminismes induits par le monde de la cybernétique, comment ouvrir un espace où cette liberté serait encore possible ? Le mouvement impensé de la technique, déjà annoncé par Heidegger, devient ici le milieu dans lequel se développe la post-humanité. Figure la plus nette de l’anti-humanisme contemporain, cette post-humanité apparaît en effet comme une négation de la nature.


À rebours de tous ceux qui lisent la Lettre sur l’humanisme de Heidegger comme le bréviaire de l’anti-humanisme contemporain, Daniel D. Jacques propose d’y trouver plutôt le projet d’un nouvel humanisme : prenant acte de la perte de la métaphysique de la subjectivité, Heidegger retournerait l’humanisme ancien sur lui-même pour en exalter d’abord le projet de liberté et pour en restituer ensuite la filiation grecque, c’est-à-dire la nécessité d’une nouvelle paideia.


Engageant le débat avec la pensée de Peter Sloterdijk, l’auteur y reconnaît un projet critique de Heidegger, en rupture avec toute forme de transcendance. Dans un chapitre final sur le déclin des humanismes, il revient sur le lien indissociable de tout humanisme avec le régime de vérité élaboré par chaque époque. La nôtre ne saurait faire exception et c’est dans la complexité de nouveaux savoirs transversaux que peut émerger une reconfiguration de cette « mesure de l’homme ».


Les livres qui atteignent le degré de maturité philosophique qu’on trouve ici sont rares, et on ne peut qu’admirer la richesse et la qualité de la synthèse qui nous est proposée. Comme dans toutes les entreprises de cette ampleur, on pense au récent livre de Charles Taylor, c’est toute l’histoire de la pensée qui défile sous nos yeux, enrichie d’un regard sans concessions sur les ambivalences propres à chaque époque. Aucune ne produit un régime de vérité définitif, aucune n’élabore un idéal susceptible de subsumer tous les autres. Les tensions sont constitutives de cette longue histoire et là se trouve le mérite principal de ce beau livre : loin de relire l’histoire pour présenter un programme, il entreprend de la reconsidérer pour comprendre les questions qui sont les nôtres aujourd’hui. Auteur d’une oeuvre majeure, Daniel D. Jacques s’impose ici avec un livre qui fera date.

2 commentaires
  • Jacques Morissette - Abonné 29 septembre 2012 22 h 25

    Les philosophes et le pouvoir.

    Je cite: « ... comme dans la maxime de Protagoras « L’homme est la mesure de toute chose » et ce qui reste est la démesure de ce que nous laisse les interprétations souvent tronquées des hommes au pouvoir. L'homme, dans son sens philosophique, est la mesure de toute chose. Le malheur, les philosophes et le pouvoir ne vont pas toujours ensemble.

  • Marc Provencher - Inscrit 30 septembre 2012 13 h 41

    "Ah, quello Heidegger !" (B. Croce, août 1934)

    M. Leroux écrit: « ...prenant acte de la perte de la métaphysique de la subjectivité, Heidegger... »

    Ce "prenant acte" me semble inexact: il faudrait plutôt dire qu'à partir de 1934, Heidegger prône la perte de la (sic) "métaphysique de la subjectivité" (ou "philosophie de la présence"?).

    Ça se passe en 3 temps.

    Premier temps: Heidegger est lui-même un distingué métaphysicien (ontologue) avec 'Etre et temps' (1929). C'est à cette époque que H. Arendt ou E. Levinas sont ses élèves attentifs.

    Deuxième temps: visé en 1934 par le philosophe nazi E. Krieck qui l'accuse de propager le "nihilisme métaphysique" (sic) des "littérateurs juifs" (re-sic), Heidegger se met à dire que la (sic) métaphysique doit être "dépassée", et qu'en fait c'est lui qui la dépasse car sa pensée est "plus originaire". La "chute hors de l'Être" devient un événement historique qui remonte aux Grecs.

    Troisième temps: à compter de 1945, Heidegger identifie désormais le nazisme au nihilisme - il était temps ! -, mais sans réfuter le moins du monde le précédent conte nazi (rhétorique spéculaire) qui assimile le nihilisme à la (sic) métaphysique.

    Ce qui va donner lieu, du second après-guerre à nos jours, à une immense contrefaçon - le plus souvent involontaire - qui assimile faussemenrt au nihilisme tout ce que le nihilisme nazi abhorrait: la raison, le logos, la modernité. En sorte que, selon certains égarés heideggeriens, ce qui mène historiquement à la rupture d'humanité - à la Shoah -, ce n'est plus l'irrationnalisme délirant du nazisme, mais la raison ; ce n'est plus "l'insurrection du mythos contre le logos" (Krieck), mais le logos ; ce n'est plus l'anti-modernisme enragé du nazisme, mais la modernité.

    Simple employé de bureau et non philosophe, ce que j'écris ici n'engage que moi. On lira toutefois avec profit - bien que ça soit toffe à lire en citron ! - "Langages totalitaires 2: la Raison narrative", par Jean-Pierre Faye, chez Balland, 1995. Et le tome 1 aussi, bien sûr.