Alberto Manguel - Au-delà des mots

Etienne Plamondon Emond Collaboration spéciale
Alberto Manguel est d’abord un lecteur avant d’être un écrivain. Dans son récit intitulé Place à l’ombre, il raconte que, plus jeune, il ne s’imaginait pas du tout prendre la plume, ne voyant pas l’intérêt d’ajouter sa signature, alors que les bibliothèques et librairies lui semblaient suffisamment bien garnies pour assouvir ses appétits.
Photo: Agence France-Presse (photo) Alain Jocard Alberto Manguel est d’abord un lecteur avant d’être un écrivain. Dans son récit intitulé Place à l’ombre, il raconte que, plus jeune, il ne s’imaginait pas du tout prendre la plume, ne voyant pas l’intérêt d’ajouter sa signature, alors que les bibliothèques et librairies lui semblaient suffisamment bien garnies pour assouvir ses appétits.

Ce texte fait partie du cahier spécial Édition - Journée québécoise des dictionnaires

Sa plume érudite, jamais pesante ou pompeuse, toujours amicale, conviviale et chaleureuse, transmet une passion contagieuse de la lecture. Son délicieux essai, et désormais classique, Une histoire de la lecture a marqué les esprits. En début d’année, Nouvel éloge de la folie poursuivait cette célébration. Et quiconque aime lire en redemande. Le 4 octobre prochain, il livrera la conférence d’ouverture de la 4e Journée québécoise des dictionnaires à la Grande Bibliothèque.

Dans la Bible, Dieu crée les animaux et les oiseaux, puis les fait venir devant Adam pour voir comment celui-ci les appellerait. Ce passage, relève Alberto Manguel dans son essai Un lecteur de l’autre côté du miroir, a suscité un questionnement chez les érudits pendant plusieurs siècles : Adam a-t-il eu à inventer les noms lui-même ou a-t-il dû prononcer des noms qui existaient déjà ?


Sous le titre La tâche d’Adam, l’écrivain argentin confirme que cette allégorie lui servira de point de départ lors de la conférence d’ouverture de la 4e Journée québécoise des dictionnaires, le 4 octobre prochain, à la Grande Bibliothèque. « L’histoire d’Adam racontée dans la Genèse illustre très bien nos rapports au langage, explique l’écrivain dans un courriel où il répond aux questions du Devoir. Est-ce que le langage est un moyen de nommer le monde connu ou un moyen de connaître le monde ? Est-ce que les mots définissent ou créent notre expérience ? Notre définition du dictionnaire dépendra de la réponse. »


Cette énigme, il la retrace aussi dans Alice au pays des merveilles, une oeuvre qu’il a découverte en bas âge, puis redécouverte au fil des différentes étapes de sa vie, pour fréquemment s’y référer dans ses écrits. En effet, lorsqu’Alice traverse le miroir, elle est transportée dans une forêt où les choses sont dénuées de nom. Elle se retrouve dès lors tiraillée entre se souvenir des mots ou en fabriquer. Or Alberto Manguel, toujours dans Un lecteur de l’autre côté du miroir, indique que la lecture nous aide à maintenir une cohérence au milieu du chaos, à défaut de l’éliminer, à nommer les choses, à nommer les expériences, voire parfois à nommer l’innommable, mais aussi à ne pas faire confiance à la surface des mots pour en explorer les profondeurs.


Lire et écrire


Car Alberto Manguel est d’abord un lecteur avant d’être un écrivain. Dans son récit intitulé Place à l’ombre, il raconte que, plus jeune, il ne s’imaginait pas du tout prendre la plume, ne voyant pas l’intérêt d’ajouter sa signature, alors que les bibliothèques et librairies lui semblaient suffisamment bien garnies pour assouvir ses appétits. Un peu par accident, lors d’une collaboration avec Gianni Guadalupi, il a participé à la rédaction du Dictionnaire des lieux imaginaires, dont la première version a été publiée au début des années 1980. Du moins, aujourd’hui, il ne considère plus qu’il s’agissait d’écrire, mais plutôt de résumer des livres par le biais de la géographie, de la description des lieux et de l’identification des coutumes les peuplant.


Après avoir immigré au Canada en 1982, puis avoir enchaîné les critiques de livres pour combler son plaisir, il a appris l’impensable : l’un de ses professeurs du secondaire ayant nourri son engouement pour la littérature a dénoncé certains de ses élèves à la police militaire argentine. Cette révélation l’a secoué, puis l’a poussé à écrire ce qu’il n’arrivait pas à exprimer de vive voix.

 

Lire et rêver


Depuis, il a publié de nombreux romans, dont Tous les hommes sont des menteurs, et des essais littéraires, dont le foisonnant Une histoire de la lecture, récipiendaire du Médicis essai en 1998. Arrivé sur nos rayons en début d’année, Nouvel éloge de la folie, un recueil regroupant de nouveaux et d’anciens essais, poursuit cette célébration de l’art de lire avec une passion si débordante que nos yeux ont l’impression d’enfiler les phrases sorties de l’esprit d’un lecteur idéal.


Le lecteur idéal, d’ailleurs, il tente de le définir, non sans humour et avec une chute malicieuse, dans l’un des textes à l’intérieur de son dernier cru. « Le lecteur idéal aime recourir au dictionnaire », insère Alberto Manguel dans son énumération. Pourquoi ? « Parce que le lecteur idéal aime les mots en eux-mêmes, comme un peintre aime les couleurs et les formes. Cocteau disait que tout chef-d’oeuvre n’est qu’un dictionnaire en désordre », précise-t-il au Devoir.


Reste que, avec le numérique, la lecture tend à se métamorphoser, voire à être bouleversée. Loin d’être technophobe, Alberto Manguel ne prophétise pas la fin du livre de papier, remarquant que le nombre d’impressions ne semble surtout pas diminuer, et il considère qu’il ne sert à rien de renier nos inventions. En ce qui concerne les dictionnaires, le papier et l’ordinateur ne répondent pas aux mêmes besoins, laisse-t-il entendre. « Sans doute, pour chercher une définition précise, les encyclopédies et dictionnaires électroniques sont plus efficaces. Mais, pour ces autres informations qui sont le produit du hasard et nourrissent les rêves et l’inspiration poétique, mieux vaut un dictionnaire en papier et en encre. »


Lire ou survoler


Dans Nouvel éloge de la folie, il se questionne par contre sur la façon dont, avec ces nouvelles technologies, nous serons capables de demeurer des « lecteurs créateurs » et non des « voyeurs passifs ». Il constate que, pour le lecteur sur ordinateur, qui « surfe » sur le web, « le texte n’existe que comme une surface qu’on survole ». De plus, il note que de plus en plus de gens, particulièrement les jeunes, « ne savent plus comment on lit avec compétence ». Dans son dernier livre, il souligne que le texte électronique, en étant facilement accessible, donne l’illusion qu’il est facile de se l’approprier, alors que lire ne consiste pas seulement à avoir un texte à sa disposition ou à faire une collecte d’information, mais à « pénétrer dans le labyrinthe des mots ».


À la question de savoir si la lecture électronique nous aiderait moins à nommer les choses et les expériences que celle sur du papier, il nuance : « Nos outils ne sont pas responsables de l’usage que nous faisons, répond-il. C’est sûr que la lecture profonde est mieux servie par l’imprimé que par l’électronique, mais cela ne veut pas dire qu’il est impossible de lire profondément sur l’écran, seulement que la tâche s’avérera plus difficile. » D’autant plus que cet environnement, en nous donnant simultanément tout à la portée de la main en tout temps, nous déconcentre et rend la lecture plus ardue que lorsque notre attention n’était cernée que par les pages et les marges.


S’il considère qu’à notre époque la plupart des personnes sont « superficiellement alphabétisées », il ne croit pas que ce phénomène découle du virage numérique, mais plutôt qu’il « fait partie d’un problème plus général de nos sociétés : la tendance à négliger la valeur de l’acte intellectuel, à mépriser l’intelligence, à se moquer de la création qui n’a pas de but lucratif. Dans ce contexte, il suffit de savoir déchiffrer un panneau publicitaire et signer son nom sur un contrat. La lecture, la vraie, celle qui permet de nommer notre expérience, va à l’encontre des nécessités d’une société de consommation, qui exige de nous la bêtise pour mieux consommer. »

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