Données scientifiques - La révolution!

Martine Letarte Collaboration spéciale
Pour la société en général, le libre accès aux données scientifiques grâce au numérique n’est ni plus ni moins que révolutionnaire.
Photo: Agence France-Presse (photo) Kenzo Tribouillard Pour la société en général, le libre accès aux données scientifiques grâce au numérique n’est ni plus ni moins que révolutionnaire.

Ce texte fait partie du cahier spécial Édition - Journée québécoise des dictionnaires

Les données scientifiques sont de plus en plus accessibles gratuitement en ligne. Avec les avantages et les défis que cela engendre pour la communauté scientifique. Geneviève Tanguay, vice-rectrice de l’Université de Montréal, en témoigne.

Le libre accès aux données scientifiques nécessite la création et le financement d’infrastructures de diffusion et d’archivage d’énormes bases de données. En contrepartie, le web représente une chance inouïe pour les chercheurs de partager leurs découvertes avec la communauté scientifique mondiale ainsi qu’avec monsieur et madame Tout-le-monde.


Il n’y a pas si longtemps, un chercheur en sociologie, par exemple, se limitait souvent à diffuser ses résultats de recherche dans une revue scientifique spécialisée qui est distribuée localement. « Avec le libre accès aux données scientifiques en ligne, la diffusion des travaux des chercheurs est internationale. C’est un gain pour la collectivité », affirme Geneviève Tanguay, vice-rectrice à la recherche, à la création et à l’innovation de l’Université de Montréal.


Les jeunes chercheurs peuvent aussi profiter rapidement d’un rayonnement international, puisque, de plus en plus, les thèses de doctorat et les mémoires de maîtrise sont diffusés en ligne par les universités.


La question du libre accès aux données scientifiques n’est pas étrangère à celle du financement de la recherche. « Les recherches sont financées d’abord et avant tout par des fonds publics. Plusieurs disent donc, notamment au Royaume-Uni, qu’il est très important de redonner à la collectivité en assurant une plus grande diffusion possible des résultats. D’ailleurs, ici aussi, plusieurs organismes subventionnaires demandent aux chercheurs de faire tout ce qui est en leur pouvoir pour rendre accessibles les résultats de leurs travaux », affirme Mme Tanguay, qui était auparavant sous-ministre adjointe de la Recherche, de l’Innovation et de la Science et société au ministère du Développement économique, de l’Innovation et de l’Exportation du Québec.


D’autres sont inquiets des contrecoups que peut avoir cette diffusion à grande échelle. « Il peut y avoir du plagiat ou, encore, certains peuvent vouloir utiliser les résultats de recherche à mauvais escient. Il faut faire attention », affirme Geneviève Tanguay.


La question de la commercialisation se pose aussi dans certains cas. « Par exemple, dans le domaine des biotechnologies. Si on découvre un médicament pour un cancer donné, les chercheurs peuvent attendre d’avoir leurs brevets avant de publier. Ils protègent leurs arrières », explique Mme Tanguay, qui a fait son doctorat à l’Université McGill en parasitologie, la science qui étudie les organismes parasites.


Le libre accès aux données dans Internet donne aussi des maux de tête aux dirigeants des grandes revues scientifiques. « Auparavant, les revues étaient vendues et c’est ainsi qu’elles se finançaient, indique Mme Tanguay. Maintenant que l’accès est de plus en plus libre, ces revues doivent trouver des moyens de se financer. On voit toutes sortes de choses se dessiner. Certains éditeurs demandent aux chercheurs de payer pour être publiés. Certains facturent un montant par page. »

 

Pour le grand public


Pour la société en général, le libre accès aux données scientifiques grâce au numérique n’est ni plus ni moins que révolutionnaire. Toutefois, « libre accès aux données scientifiques » ne signifie pas « vulgarisation ».


« L’objectif des publications scientifiques, qu’elles soient accessibles librement ou non, demeure le même : diffuser l’information la plus juste possible, relue par des pairs pour s’assurer d’une méthodologie sans faille », précise Geneviève Tanguay.


Par contre, grâce au web, les scientifiques et les citoyens trouvent des façons d’échanger et même de collaborer. « On ne peut pas passer sous silence le phénomène Wikipédia, affirme la vice-rectrice. Il faut se rappeler que la première édition du dictionnaire d’Oxford a pris 70 ans à être réalisée. Cela a été un travail de moine de rassembler tous les contributeurs. Wikipédia a été fait en très peu de temps. Vous me direz que ce n’est pas la même rigueur d’information, mais on est tout de même étonné de voir que ce qui s’y retrouve demeure généralement assez exact. »


Mais Wikipédia n’est pas alimentée nécessairement par des rédacteurs encyclopédiques. « Plusieurs collaborateurs détiennent un doctorat, mais il reste que c’est vraiment le travail d’une communauté grouillante, précise Mme Tanguay. De plus, Wikipédia est maintenant traduit dans 285 langues. C’est un accomplissement extraordinaire. »


Elle donne aussi l’exemple de Tela Botanica. Ce réseau de la botanique francophone compte plus de 18 000 personnes inscrites qui sont des botanistes et des amateurs de botanique présents dans différentes régions du monde. « Professionnels, chercheurs, amateurs : tous s’y mettent pour dénicher des plantes. Chacun contribue à la base de données et la consulte. Au fil du temps, ces masses d’information deviennent un véritable patrimoine. Ces bases de données sont même complémentaires par rapport aux collections muséales », affirme Mme Tanguay.

 

Besoin d’infrastructures


Rapidement, on frappe par contre le défi des infrastructures. « Il faut s’assurer de continuer à développer et à soutenir ces grandes bases de données. Il y a toujours une question de sous derrière ces enjeux. Par exemple, on peut envisager des partenariats solides pour maintenir ces bases de données », affirme Geneviève Tanguay.


Un exemple de partenariat important en matière de diffusion numérique de publications savantes dans les domaines de la culture, des sciences humaines et sociales est la plateforme Érudit. Créée par le consortium formé par l’Université de Montréal, l’Université Laval et l’Université du Québec à Montréal, elle offre un seul point d’accès à près de 150 éditeurs canadiens universitaires et culturels.


« Si chaque université avait développé sa propre plateforme, les coûts auraient été plus importants pour chacune, affirme Geneviève Tanguay. Se regrouper constitue un grand avantage. »


Collaboratrice