L’éternel masculin en mots et en musique

Nancy Huston a recueilli les confidences de ses musiciens sur ce qui les définit comme hommes, sur leur rapport au désir, à la femme.
Photo: Éric Garault Nancy Huston a recueilli les confidences de ses musiciens sur ce qui les définit comme hommes, sur leur rapport au désir, à la femme.

Chez Nancy Huston, la fiction nourrit la réflexion. Ses romans ouvrent la voie à des essais, « et jamais l’inverse », insiste-t-elle en entrevue. Comme L’espèce fabulatrice est né de Lignes de faille, le tout juste paru Reflets dans un oeil d’homme (Actes Sud), essai sur la femme contemporaine (« et l’homme aussi », ajoute l’auteure), découle essentiellement de son roman Infrarouge. Et, en outre, d’un spectacle musicolittéraire présenté cette semaine dans le cadre du Festival international de la littérature (FIL).

« En écrivant Infrarouge, j’ai clairement senti que c’est extrêmement difficile de créer un personnage convaincant de femme qui prend systématiquement le corps de l’homme comme objet », confie-t-elle au bout du fil. Alors qu’à rebours, les hommes « objectivisent » aisément le corps féminin, estime l’auteure et féministe engagée de la première heure.


Cette prémisse, impulsion première de Reflets dans un oeil d’homme, Nancy Huston l’a aussi mise à l’épreuve des confidences de trois hommes musiciens, membres du trio jazz Viret, sur ce qui les définit comme hommes, sur leur rapport au désir, à la femme, à la musique. Riche matière brute dont elle a fait un spectacle, Le mâle entendu, renversant l’affirmation beauvoirienne « on ne naît pas femme, on le devient » : « Et homme ? On le naît ? On le devient ? », écrit-elle dans le programme de soirée.


« Ils disent tout haut ce que les hommes pensent tout bas et ne disent jamais », résume l’auteure, qui déclamera — voire chantera — sur scène les mots crus, sans retouches littéraires, de Jean-Philippe Viret (contrebasse), Édouard Ferlet (piano) et Fabrice Moreau (batterie). « Le spectacle m’a beaucoup aidée à réfléchir » en vue du livre, dit-elle. Des extraits du Mâle entendu, présenté déjà une douzaine de fois en France, ainsi que des bribes d’entrevues avec des amis artistes figurent d’ailleurs dans le bouquin.


La fiction accompagne donc l’imposante recherche documentaire qui a précédé l’essai, dans lequel Nancy Huston interroge autant des anthropologues, des sociologues, des auteures (de Nelly Arcan à Anaïs Nin) que ses propres souvenirs de femme pour illustrer le paradoxe féminin contemporain : pendant que le monde occidental se targue d’être plus égalitaire, la fracture s’accentue entre la femme-sujet, qui a gagné ses droits, et la femme-objet du désir masculin. La femme continue d’exister par le regard de l’homme, selon l’auteure canadienne établie en France.


« Je suis totalement convaincue que hommes sont programmés pour réagir physiquement à la vue des belles femmes, comme les mâles chez les autres espèces de primates », affirme-t-elle sans détour, voulant par son livre et son spectacle alimenter ce « champ de recherche très peu balisé par la pensée féministe parce ce qu’il la détourne de son but principal : faire en sorte que la femme se prenne en charge comme sujet autonome, qu’elle lutte pour ses droits ». Loin de dénigrer l’enjeu de cette pensée à laquelle elle « adhère à 100 % » et qui a nourri son engagement, elle insiste sur les différences fondamentales entre les deux sexes. « Il faut tenir compte des atavismes » qui perdurent.


Si le processus de création du Mâle entendu a renchéri ce constat, il a aussi nuancé la perception que l’écrivaine avait des hommes. « J’ai compris, de leur point de vue, le sens des reproches que nous, féministes, adressions aux hommes. J’ai compris toute l’angoisse dans l’homme, ce qui lui donne la force de faire de grandes choses, […] ce besoin de se surpasser les uns les autres, de marcher ensemble pour faire quelque chose qui les dépasse. »


Elle a rencontré les musiciens par l’entremise d’une amie comédienne, Chloé Réjon, qui signe d’ailleurs la mise en scène du spectacle. « J’aimais leur musique et ils aimaient mes livres », résume celle qui traite souvent de musique dans ses oeuvres littéraires (Les variations Goldberg, L’empreinte de l’ange, Prodige) et qui pratique elle-même le piano, le clavecin et la flûte. Le trio de jazzmen a composé la musique originale à partir de ses propres témoignages. Une façon de confronter les hommes à leur masculinité, mais aussi les mots, à la musique.


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Escales montréalaises


Nancy Huston profitera aussi de son passage à Montréal pour parler de son livre, notamment à l’occasion d’une causerie orchestrée par la librairie Monet (et animée par notre collègue, Catherine Lalonde) le 2 octobre prochain — réservations obligatoires au 514-337-4083. Le 30 septembre, elle participera au lancement du court-métrage A Few Lost Words de Jennifer Alleyn à ExCentris, inspiré des tableaux de son père Edmund Alleyn et du texte que Nancy Huston a écrit en écho aux oeuvres du peintre.

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