Jane Jacobs et un pays né de Montréal

La militante et philosophe de l’architecture et de l’urbanisme Jane Jacobs en 2004
Photo: La Presse canadienne (photo) Adrian Wyld La militante et philosophe de l’architecture et de l’urbanisme Jane Jacobs en 2004

Même si elle déçoit les souverainistes, la courte victoire récente du Parti québécois coïncide avec la publication longtemps attendue en français de La question du séparatisme, de la célèbre urbaniste Jane Jacobs, essai qui devrait les éclairer. Publié en anglais en 1980 et accueilli par un pesant silence, le livre fait de l’indépendance du Québec la solution au funeste conflit entre Toronto et Montréal tout en reprochant à René Lévesque son manque d’audace!

Hors-norme et dérangeant, il s’inscrit dans la lutte de la militante contre la prolifération des banlieues anonymes et pour des noyaux civilisateurs, originaux, des métropoles. Il témoigne de l’esprit d’un autre ouvrage non universitaire, Déclin et survie des grandes villes américaines (1961), par lequel Jane Jacobs (1916-2006) révolutionna l’idée même d’une cité humaniste.


Robin Philpot, essayiste québécois d’origine ontarienne, préface l’édition française et y reproduit l’entretien qu’il eut en 2005 avec l’urbaniste clandestine, née aux États-Unis, mais établie dès la fin des années soixante à Toronto. Jane Jacobs répondit par un oui ferme à l’intervieweur qui lui demanda si elle croyait toujours que « la nécessité pour le Québec d’avoir en Montréal une métropole indépendante de Toronto implique que le Québec fonctionne de manière indépendante ».


Le sous-titre du livre reste sans équivoque : Le combat du Québec pour la souveraineté. En 1980, Jane Jacobs explique qu’en supplantant Montréal comme métropole du Canada, à cause d’une croissance économique supérieure entre 1940 et 1970, Toronto annonça paradoxalement notre avenir.


Le raisonnement de l’urbaniste est lumineux. En passant, au sein du Canada, du rang de métropole nationale au rang de métropole régionale, Montréal perd son sens dans le cadre du fédéralisme. La ville ne peut plus suivre sa vocation historique de point de convergence. Un déclin lamentable la guette, à moins qu’elle ne consolide cette vocation à l’échelle du Québec seul, pour lequel elle est déjà le coeur démographique, économique et culturel.


Mais il y a un hic. Jane Jacobs explique : « S’il existe des différences culturelles entre le Québec et le Canada anglais, la culture économique, elle, est la même. » Hélas, il se trouve, rappelle-t-elle, que René Lévesque y adhère !


Le Canada, comme le Québec, « privilégie, déplore l’essayiste, une approche économique profondément coloniale ». Elle précise qu’il « exploite et exporte des ressources naturelles », mais que, à l’opposé d’un autre pays nordique, la Norvège (affranchie de la Suède seulement depuis 1905), il « néglige le développement d’industries et de services axés sur la fabrication de produits et les innovations ».


Jane Jacobs le devine. Si, à l’échelle du monde, le Québec, à l’instar du Canada, croupit dans le provincialisme, le remède, avant d’être économique et politique, relève d’une révolution culturelle.



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