Des Pissenlits inachevés

C’est une histoire étrange, comme seul le maître Kawabata, prix Nobel de littérature en 1968, savait en écrire. Une histoire qu’il nous envoie en quelque sorte d’outre-tombe, puisque c’est un roman inachevé. Les pissenlits, qui était inédit à ce jour en français, est paru plus tôt cette année chez Albin Michel.

Étrange, donc, que cette histoire d’une mère et d’Hisano, l’amant de sa fille, aux portes d’un asile d’internement psychiatrique, à Ikuta. Ils viennent d’y reconduire Ineko, respectivement fille et amante des deux premiers, qui souffre d’une maladie étrange, soit la « cécité devant le corps humain […] qui fait qu’on se refuse de voir une partie de soi-même, une partie de celui ou celle qu’on aime ». Ineko est déjà internée lorsque le roman commence, autour d’une conversation entre l’amant et la mère, et autour du son d’une cloche que les internés de l’asile ont le droit de faire sonner. Conversation étrange, donc, où chacun retourne en lui-même en évoquant la relation avec l’aimée. Ambiance étrange, alors que chacun s’apprête à dormir sur sa couche, dans une auberge de village, tout près du lieu de l’internement, lorsque la mère finit par s’interroger sur son charme de femme de quarante ans.


« Elle aurait dû n’avoir aucune raison de prendre en considération la présence de Hisano pour décider si elle enlèverait ou non son jupon », écrit Kawabata.


L’espace d’un instant, ou d’un battement d’ailes, on retrouve ici l’auteur des Belles endormies, avec son érotisme évocateur et fugace et sa méditation sur la flétrissure du corps.


Le roman évoque également la honte de la défaite, lors de la guerre contre les États-Unis, au cours de laquelle le père d’Ineko, Kizaki, a combattu.


« Plus de dix ans s’étaient écoulés depuis la défaite. Kizaki avait disparu. À coup sûr, lorsque sa fille et son épouse se souvenaient qu’il avait inscrit son grade : “Lieutenant-colonel de l’armée de terre”, sur le tronc d’un camphrier, l’incident se résumait pour elles en un : “c’est triste”. Kizaki, lui, se remémorait l’épisode avec répugnance, bien des années plus tard, alors que pour Ineko et sa mère, c’était simplement “triste”», écrit Kawabata.


Les pissenlits a paru pour la première fois au Japon sous forme de feuilleton, entre 1964 et 1968. On dit que son auteur n’a pu le terminer à cause de problèmes de santé, jusqu’à son suicide, qui suivit d’ailleurs celui de son ami, l’écrivain Mishima, en 1972.


Les pissenlits se termine donc, toujours aussi étrangement, sur une scène où Ineko perd la vision de son amant Hisano : « Lorsqu’elle fermait les yeux d’elle-même, elle conservait son image de lui, alors que, dans les moments où Hisano lui fermait les yeux une fois qu’il lui était devenu invisible, elle ne le voyait vraiment plus du tout. »


Ceux qui aimeront Les pissenlits se délecteront aussi de la lecture des Belles endormies, l’un des grands romans de l’écrivain. Les éditions Albin Michel en proposent d’ailleurs une superbe édition, illustrée par Frédéric Clément et mettant en valeur cette histoire troublante d’une maison qui propose à des vieillards de dormir auprès de jeunes femmes endormies.


Dans son édition du mois de mars dernier, Le Magazine littéraire proposait aussi un numéro thématique sur la littérature japonaise.

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