Littérature canadienne - Le livre des passages


	En 1992, l’écrivain canadien Michael Ondaatje recevait le Booker Prize pour son roman Le patient anglais.
Photo: La Presse canadienne (photo) Charla Jones
En 1992, l’écrivain canadien Michael Ondaatje recevait le Booker Prize pour son roman Le patient anglais.

Un écrivain, Michael, se souvient de l’époque où il a quitté le Sri Lanka à bord d’un paquebot pour aller rejoindre sa mère, qui vivait depuis quatre ou cinq ans en Angleterre. Tout seul, comme un grand, hormis la présence d’une tante qui le chaperonnait d’un œil distrait depuis le pont de 1re classe d’où elle faisait le voyage.

Une longue traversée qui prend d’abord la forme d’un espace de liberté entre l’Asie et l’Europe. Vingt et un jours à bord du « premier et unique navire de sa vie ». Trois semaines pour rompre les amarres avec l’île et avec son enfance. Une trajectoire dont l’écrivain se sert comme d’un fil d’or pour lier entre eux des souvenirs plus tardifs de sa vie adulte, qui convergent tous vers cet épisode clé de son existence. Un retour aux sources : « Nous avons tous dans le cœur un vieux nœud que nous souhaitons desserrer et défaire. »

Roman semi-autobiographique

C’est le chemin qu’emprunte à rebours, lui aussi, l’écrivain canadien Michael Ondaatje (Le patient anglais, Booker Prize en 1992) avec La table des autres, un roman dans lequel il semble puiser, au moins pour l’essentiel, aux sources de sa propre mémoire : au même âge, en 1954, il a accompli un voyage identique.
 
Une fois encore, Ondaatje scrute le grand écart culturel et l’exil. Des thèmes qui nourrissaient Le fantôme d’Anil et La peau du lion — et qui se retrouvent dans une moindre mesure partout dans son œuvre. Avec son écriture impressionniste, il nous fabrique par petites touches le récit d’un monde perdu.
 
La « table des autres », c’est la table la moins considérée du restaurant, située à l’extrême opposé de celle du commandant de l’Oronsay, à l’autre bout de la salle — le titre anglais, The Cat’s Table, paraît plus éloquent. Neuf personnes dépareillées assignées à la « table du chat » : enfants, démanteleur de bateau, pianiste de bar, orpheline adolescente, tailleur ou discrète célibataire au cœur brisé.
 
Une rupture entre deux mondes

Mais la table réunit surtout trois gamins du même âge, qui forment très vite une petite bande qui se donne ses propres règles. Dont celle de faire chaque jour au moins une chose interdite. De leur point d’observation, les adultes sont des êtres mystérieux (et si vieux !) animés de passions incompréhensibles aux yeux d’un gamin de onze ans.
Quel était l’avenir de ces gens-là ? Quel avait été leur passé ? Chacun d’eux, croyaient les enfants, devait avoir une raison unique et intéressante d’accomplir ce long voyage. Le navire devient leur terrain de jeu, et chaque jour qui passe leur apporte une nouvelle enquête.
 
Mais derrière l’anecdotique et les aventures — et le spectacle des drames adultes incompris —, La table des autres prend surtout la mesure, dans le regard rétrospectif que pose le narrateur, d’une fracture intérieure négligée. Un rite de passage ? Oui et non. Plutôt une longue rupture entre deux mondes : « La vérité, cependant, c’est que nulle grandeur n’a été ajoutée à ma vie, mais qu’il en a été au contraire retranché. »
 
Un monde à jamais perdu, dont le cœur battait au rythme du chant des insectes, du bruit de la pluie fouettant les arbres et de toute une myriade d’odeurs presque palpables au petit matin. Peut-être pas le meilleur roman de Michael Ondaatje, mais une exploration semi-autobiographique subtile du passage obligé hors de l’enfance.
 
 
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