Tragédies hollywoodiennes

Million Dollar Painting, 2012, huile et fusain sur toile.
Photo: Source Marc Séguin Million Dollar Painting, 2012, huile et fusain sur toile.

«Ostie, je peux pas comprendre que le monde vont voir des films d’Hollywood.» Sous le soleil de fin d’été qui plombe sur les épis fous de ses cheveux, Marc Séguin parle comme il pense: dans un flux contagieux, naturel, retournant des questions, détournant l’entrevue en discussion, refusant de poser à L’artiste et ses Vérités. «Ces films sont toujours comme un gros train qui t’arrive dessus, un gros train poche, pas crédible. Le roman joue avec ça, avec le clichés, c’est pour ça que ça s’appelle Hollywood. Hey, j’ai des amis qui vont voir des films d’Hollywood et reviennent en me contant qu’ils ont pogné quelque chose. Come on! C’est pas là que tu pognes quelque chose dans la vie, c’est pas là que ça se passe! J’ai voulu jouer avec ce gros éléphant-là: je ne peux pas faire plus pour te faire accroire des patentes, aller rejoindre le cliché pour te déstabiliser.»

Tragégie aux excès de pathos et de fatum hollywoodien, hyper-drame américain de peu de personnages que ce roman nouveau de Marc Séguin. Le narrateur, amoureux fou de sa Branka survivante aux snipers de Sarajevo, enceinte de lui jusqu’aux oreilles, la voit mourir d’une balle inexplicablement perdue un 24 décembre 2009 à Jersey City. Il sauvera le bébé à l’arraché, avant de fuir dans une course contre sa douleur. Aspirant à sombrer dans le contraire de la mémoire, il plongera plutôt dans une spirale de souvenirs qui deviennent, récit oblige, le chemin presque sacré d’un destin improbable. Il se gardera pour la fin un retournement à la fois subtil et hénaurme.

L’histoire est dure: tout y finit, rien n’y recommence. Les ficelles sont grosses. Les coïncidences tragiques s’atomisent sur cinq personnages, façon Wajdi Mouawad où le malheur s’abat de pire en pire sur chacun. On pense au film Magnolia de Paul Thomas Anderson où Los Angeles — tiens, tiens! — est réduit à une dizaine de personnages qui vivent tous un drame à l’exact même moment.

 

Hors cadre

«Pour décharger l’histoire, j’ai voulu faire gras, précise Marc Séguin. Je pense que c’est une réflexion sur la tragédie humaine, assénée tous les jours, partout, sur cette soif des médias, des films, une soif qui devient une nécessité pour beaucoup de monde - pour se sentir vivant, il faut vivre un drame, plutôt que de chercher à changer des choses dans sa vie. Je pense que c’est ma conception de l’art, aussi. Si je crée de l’indifférence, j’ai échoué. Je ne peux pas concevoir que la création soit juste un divertissement.» Il poursuit: «Ça me fait plaisir de défriser du monde. Je pense que les gens entrent trop tôt dans des cadres imposés, et que je peux arriver avec les tableaux et l’écriture à tordre un peu les structures. Mais je suis un grain de sel», conclut-il derrière un verre de chablis. Son narrateur, lui, dirait plutôt «je vous mens à tous et je crois que vous ne le voyez pas. Et vous ne dites rien. On l’accepte. C’est la première règle du jeu. Souvent le masque est aussi, sinon plus, intéressant que le véritable visage du quotidien. J’imagine que c’est pour ça que le théâtre et la fiction existent. Au-delà de soi. De nous.»

Marc Séguin a lu avant de se mettre à écrire. Beaucoup. «Je suis plus capable de lire les Français contemporains depuis quelques années. Ils fonctionnent en circuit fermé, ça ne me parle pas, ça ne me dit rien d’aujourd’hui. Je lis beaucoup les américains. J’ai passé un été Joyce Carol Oates. C’est plus ancré, plus territorial. John Updike. Cormac McCarthy, je suis encore bouleversé par La route. Philip Roth. David Foster Wallace. Même si je parle en français, je pense que je reconnais l’américanéité, le continent.»

Faire et être

Il a commencé à écrire, dit-il, peut-être pour une mauvaise raison, «parce que j’étais déçu de l’offre, de ce que je lisais. Me semble que ça disait pas là où moi j’étais, ça résonnait pas, y’avait pas d’échos, fuck all. J’ai essayé de le faire, je savais pas, personne m’a jamais dit que j’écrivais bien, mais je savais que je peux faire des phrases complètes dans des courriels.»

Cinq ans plus tard, il avait La foi du braconnier entre les mains. En écriture, il se voit encore dilettante. En peinture aussi. Jeu de fausse modestie? «Je peux pas me mettre à la place où je dois comprendre ce que je suis en train de faire. Ça marche pas. C’est l’un ou l’autre. Je me mets dans des dispositions pour que les choses apparaissent. Il faut que j’oublie que je suis artiste, que je vive. Je vis en ostie. J’arrête pas. Ça peut être n’importe quoi: lire, aller à la chasse, courir, aller au Nunavut, m’occuper de mon potager. Je crois aux flashs. Il faut que ça jaillisse, ça déborde et là, comme une éponge, les choses après passent à travers toi, ça dévie, les réflexions rebondissent.»

Son grand choc esthétique, il l’a vécu devant un tableau. La Pietà de Tiziano Vecellio, à Venise. «J’ai été soufflé. Obligé de m’asseoir. Hey, je suis un gars de pieds, c’est pas dans mon éducation d’avoir des faiblesses... C’était précieux, ça.» Il garde un grand amour de la peinture historique, «celle qui a duré», les Caravage, les Vénétiens, il se voit «ému par les anciens.»

 

Lire dans un bain

Écriture, peinture, estampes. «L’écriture, j’ai capoté sur la portée que ça avait, sur le pouvoir des mots. Le livre a un poids social énorme, il est plus démocratique. Tsé, je connais les règles, je suis pris là-dedans: je suis tombé dans un marché, je vends des tableaux, des objets de luxe, au point où je ne peux plus acheter ce que je fais. Alors que le livre coûte encore 20$ et que tu peux, avec, toucher les gens chez eux. Cette intimité-là, c’est rare que tu la rencontres dans un musée. J’ai l’impression que le livre est plus direct, que c’est une relation plus franche. Et tu y déploies une histoire dans le temps, aussi. C’est temporel: t’es obligé de commencer au début et d’aller jusqu’à la fin. Par contre, je trouve ça 100 000 fois plus sensuel un tableau qu’un livre, le résultat comme le travail.»

Il a utilisé déjà pour ses toiles, des os carbonisés d’animaux et des cendres humaines. «Il y a quelque chose de très, très physique qui transparaît. Tu peux transformer un tableau, en cinq secondes, du tout au tout. Pas le livre. Si tu regardes un tableau, tu reçois toutes les données en un dixième de secondes. C’est instantané. C’est vraiment un autre langage, ça n’a rien à voir.»


 
1 commentaire
  • Sylvio Le Blanc - Abonné 16 septembre 2012 08 h 32

    Pourquoi a-t-on coupé ces passages dans ledevoir.com:

    «Le livre sort en anglais, sur Toronto et New-York (sic), en mars, chez Exile Editions. «Y a vingt-sept éditeurs intéressés par «Hollywood», c'est un maususse de pied au cul.» ?