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Lettres francophones - Scènes de la vie conjugale

Le titre, déjà, est une énigme. D’emblée, le lecteur soupçonne qu’il cache un piège. Ou, à tout le moins, une intention ironique. Ce lecteur, qui a l’habitude de fréquenter les romans, sait qu’on ne fait pas de la bonne littérature avec de bons sentiments. Gide a résumé par cette formule ce que chacun avait compris d’instinct. Dans le titre de Ben Jelloun, Le bonheur conjugal, on perçoit une question plus qu’une promesse.

Le livre raconte l’histoire d’un peintre célèbre, devenu paraplégique à la suite d’un AVC, qui profite de son immobilisme forcé pour revoir les grandes étapes de sa vie de couple. Une vie sans relief, abstraction faite des disputes et des incompréhensions qui, au fil des années, n’ont cessé de s’accumuler entre les conjoints.


Quelles en sont les causes ? À plusieurs reprises, il est question des différences de classe et de culture qui séparent les époux, bien qu’ils soient tous deux d’origine marocaine. Mais la différence fondamentale, soulignée par les épigraphes au début de chaque chapitre, est celle qui oppose les sexes en une sorte de conflit permanent et irrémédiable. D’où ces scènes de la vie conjugale placées sous l’ombre tutélaire de Bergman et de Buñuel. Le mari, comme celui de Bergman, pourrait résumer son parcours dans cette phrase : « J’ai en moi des capacités d’amour, mais c’est comme si elles étaient enfouies dans une pièce close. »


Entre l’autojustification et le réquisitoire, la première partie du roman dresse un portrait en négatif de celle qui partage la vie du peintre, sorte de mégère accomplie poussant l’odieux jusqu’à rendre leur divorce impossible. Quelques rares moments de complicité traversent pourtant le récit, aussitôt neutralisés par de nouvelles mésententes. Le peintre, qui jamais ne remet en question ses propres aventures sentimentales et fait preuve d’une mauvaise foi exemplaire, se déclare « séquestré » dans une relation sans issue.


Le point de vue, on l’aura compris, est exclusivement celui du mâle incompris, un artiste victime de l’éternel féminin, amoureux des femmes qui passent, mais menacé dans sa propre vie par la présence envahissante de son épouse.


La charge risquerait de devenir monotone si elle n’était contrebalancée, dans le dernier tiers du livre, par le témoignage de la femme qui prend la parole et donne sa version des faits. Elle a découvert le manuscrit l’incriminant, rédigé par l’ami écrivain auquel le peintre s’est confié, et elle entreprend de se disculper. La lecture du texte lui donne une énergie qu’elle ne soupçonnait pas. Elle décrit alors celui qu’elle juge mesquin, égoïste et hypocrite et médite une vengeance aussi cruelle qu’inattendue.


Pas plus que les bons sentiments, les mauvais ne font pas nécessairement de la bonne littérature. Ben Jelloun, dont l’astuce a consisté à présenter deux points de vue opposés de la même situation, aurait pu mieux rééquilibrer le roman de façon à donner au témoignage de la femme une importance équivalente à celui de l’homme. Il aurait alors appartenu au lecteur de déterminer l’issue du procès intenté par l’un et l’autre des conjoints.


Le bonheur conjugal auquel renvoie le roman est tout au plus un bonheur d’occasion, fugitif et illusoire, contrarié par des malentendus sans fin.