Montages russes

À cheval sur deux continents, l’espace de la Russie, le plus grand pays du monde, s’étire sur 9000 kilomètres d’ouest en est. Le temps aussi s’y dilate : neuf fuseaux horaires séparent aujourd’hui l’enclave occidentale de Kaliningrad de la péninsule du Kamtchatka. Malgré ces dimensions démesurées, l’histoire récente a imprimé fortement sa marque. Et si d’évidentes et heureuses différences subsistent encore, ici et là, une forte homogénéité « culturelle » ne manque pas de sauter aux yeux.

Pour Frédérick Lavoie, journaliste indépendant basé à Moscou, d’où il collabore régulièrement à La Presse et à Radio-Canada, cette identité transcende même les frontières actuelles de la Russie : « Les pays de Post-Soviétie sont notamment unis par une lingua franca (le russe), une tendance politique dominante (l’autoritarisme) et des problèmes socio-économiques communs (lourde bureaucratie, corruption endémique, forte économie informelle). »


Deux décennies après l’effondrement de l’Union soviétique, les portraits sombres de l’ancien empire en lambeaux - la Russie et quelques républiques vite redevenues des satellites - semblent plus que jamais avoir la cote.


Allers simples. Aventures journalistiques en Post-Soviétie existe d’abord, nous dit le journaliste originaire de Chicoutimi, pour donner une cohérence à la « suite chaotique d’aventures » qu’il a vécues depuis son baptême de feu : un séjour de deux semaines dans une prison de Minsk, en Biélorussie, après les élections controversées de 2008 qu’il avait choisi de couvrir sans accréditation officielle.


La caucasite aiguë


Effet secondaire de sa philosophie du voyage, la « caucasite aiguë », nous raconte Frédérick Lavoie, est un mal étrange qui le pousse à surmonter chaque fois sa peur et son dégoût des voyages pour sauter dans le premier avion en direction du Sud ou de l’Asie centrale sans prendre de billet de retour. Le jeu en vaut souvent la chandelle : une incursion dans la jeune Abkhazie, un décryptage des enjeux sur le terrain en Ossétie du Sud, un coup d’oeil sur l’islamisation de la Tchétchénie, des rencontres avec des néonazis de Vladivostok ou des victimes d’essais nucléaires soviétiques dans l’est du Kazakhstan.


Beaucoup de « fausses démocraties » et de frontières traversées à la va-comme-je-te pousse. C’est-à-dire sans visa. Un plaidoyer pour le journalisme. Autant de tentatives pour saisir les mécanismes de la violence collective (et de la corruption) qui affectent durablement cet espace géographique et culturel.


Avec sobriété, assumant sans jamais fléchir le rôle du grand témoin plus que celui du touriste, Lavoie revisite dans Allers simples ses carnets de notes et ses anciens reportages pour nous donner à voir et à comprendre. Un récit parfois minutieux de certains événements qui ont marqué cette région du monde depuis quatre ou cinq ans (interventions militaires, conflits ethniques), rythmé de rencontres et de tentatives de comprendre et d’expliquer aux profanes ce qui se cache derrière les apparences.


« La Russie,écrit-il, est une tragédie millénaire qui s’entretient elle-même par son orgueil mal placé, son intransigeance et les passions qui en découlent. » Mais qui dit orgueil, passion et jusqu’au-boutisme dit aussi parfois surprise, générosité, exubérance et personnages hauts en couleur. C’est l’autre côté d’une médaille que le voyage hors des sentiers battus permet d’apercevoir.


De Moscou à Vladivostok


Parti de Moscou en plein hiver en 2007, tout seul au volant d’un UAZ d’occasion modifié pour lui permettre d’affronter le froid sibérien, le journaliste polonais Jacek Hugo-Bader roulera 7000 kilomètres en zigzags. Pauvreté, misère morale, corruption endémique, violence : la Russie d’aujourd’hui, derrière le vernis de plus en plus « civilisé » des grandes villes, charrie son lot de laissés-pour-compte sur lesquels l’auteur a surtout choisi de porter son attention.


Dans un curieux Reportage du xxie siècle futuroscope, deux journalistes de la Pravda imaginaient en 1957 comment pourrait être le monde en 2007 : maîtrise du cancer, absence de pollution, communications instantanées, prospérité soviétique. Avec ce livre sous le bras, qui sert de fil à son récit, Hugo-Bader a décidé de s’offrir pour ses cinquante ans un voyage de Moscou à Vladivostok.


La fièvre blanche. De Moscou à Vladivostok nous présente, bien entendu, un portrait moins idyllique de la réalité. L’auteur donne un coup de volant vers les chemins moins fréquentés, pour les freaks, les chamans, les néonazis, les séropositifs, les alcooliques finis et les minorités ethniques en voie d’extinction décimées par le suicide et l’alcool.


Une plongée fascinante dans le gris. Un livre dont l’actualité n’est peut-être pas aussi brûlante que le précédent, mais qui répond à d’autres exigences. Des reportages offerts en prime, si on veut, à la suite de ce récit de voyage remontent pour leur part à 2005 ou 2001 et nous entraînent sur les rives du lac Baïkal, en Ukraine, en Moldavie ou en Transnistrie.


Thubron dans l’ailleurs de la Russie


Si Colin Thubron a parfois lui aussi été journaliste, il est sans conteste le plus écrivain des trois. Non seulement parce qu’il est aussi romancier, mais parce que chacune de ses phrases l’atteste.


Plus de quinze ans après avoir parcouru l’Union soviétique en solitaire au volant de sa Morris au début des années 1980 (Les Russes, 1991), Thubron, qui se débrouille en russe, s’enfonce vers l’Est à la recherche d’un surplus d’âme et des grands espaces. En Sibérie, qu’on réédite en poche, témoigne de ce périple fait en 1998 et de sa quête de transcendance chez les peuples du nord. « Incapable d’imaginer une Russie sans destinée, nous raconte-t-il, j’étais à la recherche de symptômes d’une nouvelle foi, d’une identité neuve. »


Impossible de ne pas être renversé, déjà à cette époque, par le retour du refoulé : la religion. Le pays entier, observe le Britannique né à Londres en 1939, semble revenir d’instinct et sans douleur à son ancienne nature. Le passé athée de la Russie ? Rien de plus « qu’un jour gris dans un long été orthodoxe ».


En train, en autocar, en bateau ou à pied, à Iekaterinbourg, Omsk, Novossibirsk ou Magadan, Thubron se lance sur la piste des anciens goulags, des fantômes soviétiques, de chamans, mystiques ou pêcheurs.


Un voyage plein de rencontres fortes « dans l’ailleurs de la Russie », là où les gens n’avaient pas encore succombé, comme à Moscou, à « la contagion de l’Ouest ». Où le temps décrit des cercles.


 

Collaborateur


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Allers simples. Aventures journalistiques en Post-Soviétie

Frédérick Lavoie

La Peuplade

Chicoutimi, 2012, 384 pages

 

La fièvre blanche. De Moscou à Vladivostok

Jacek Hugo-Bader

Traduit du polonais par Agnieszka Żuk

Noir sur Blanc

Paris, 2012, 528 pages


En Sibérie

Colin Thubron

Traduit de l’anglais par Katia Holmes

Gallimard, coll. « Folio »

Paris, 2012, 480 pages