Les enfances réinventées de Michael Ondaatje

Photo: Illustration: Christian Tiffet

La table des autres, c’est la pire tablée du restaurant sur un bateau de croisière. Celle qu’on souhaite, prestige oblige, ne pas se voir assigner, sise aussi loin que possible de la tablée du capitaine. Sur l’Oronsay, navire qui assure en 1954 la liaison Colombo-Londres, c’est à cette table, la 76, parmi les inclassables sociaux, que sera assigné Mynah, petit Cinghalais de onze ans, largué sur cette traversée qui le mène vers l’Angleterre et sa mère maintenant divorcée, qu’il n’a pas vue depuis quatre ans.

De ce côté-ci de l’autre solitude, on le connaît par le succès de son très beau roman Le patient anglais, prix Booker 1992, porté ensuite au grand écran par Anthony Minghella. C’est pourtant à la poésie que Michael Ondaatje, maintenant sis à Toronto, a aiguisé sa plume. Une douzaine de recueils forment la part ici moins connue d’une oeuvre, où les romans comme Le fantôme d’Anil, Médicis étranger 2000, ou le récent Divisadero volent régulièrement la lumière.


« J’ai commencé comme poète, et c’est ainsi que j’ai découvert l’écriture, et comment écrire, a indiqué au Devoir l’auteur, avare d’entrevues, lors d’un échange de courriels. Je me suis intéressé quelques années plus tard à des formes longues. Alors j’ai écrit des suites poétiques, des séquences comme Billy the Kid, oeuvres complètes (Points), et je pense que ça m’a mené au roman, à apprendre cet art de l’histoire plus longue, faite de fragments, comme le serait un collage, mais avec une ligne narrative plus stricte. »


Roman d’initiation, gros plan sur le moment même de l’immigration, critique de l’impact que peuvent avoir les décisions bancales des adultes sur les enfants, voilà La table des autres. Y perce, peut-être venu de la poésie, un sens du rythme et de la rupture qu’on sent dans la traduction somme toute bien rendue de Michel Lederer, visiblement pensée pour le marché français, où quelques tournures accrochent le lecteur d’ici. S’y sent aussi une épaisseur dans les sentiments des personnages.


D’abord chez le narrateur, un Michael, tiens donc, comme l’auteur, dit Mynah pour les intimes, qui ne tardera pas sur ce navire à caracoler auprès de Ramadhin et Cassius, du même âge, aussi laissés à eux-mêmes. « Qui sait combien les enfants sauvages sont heureux ? dit Mynah. L’emprise de la famille s’évanouissait dès que je franchissais le seuil de la porte. Même si, entre nous, nous avions sans doute essayé de comprendre et de reconstituer le monde des adultes, nous demandant ce qui s’y passait et pourquoi. Mais le jour où nous avons grimpé la passerelle de l’Oronsay, nous nous sommes trouvés pour la première fois et par la force des choses en contact étroit avec ce monde-là. » Ce monde qu’on rencontre dans le regard du petit déraciné de onze ans, croisé à celui, mélancolique, de l’adulte qu’il sera devenu.


La croisière s’amuse


« Mes enfants se demandaient comment j’étais arrivé, enfant, du Sri Lanka à l’Angleterre, indique Ondaatje en entrevue. Quand je leur ai conté qu’on m’a mis sur un bateau, sans parents, sans adultes pour m’accompagner, ils ont été horrifiés. Nous sommes si prudents, si protecteurs de nos jours. Ça m’a choqué aussi, à rebours, mais j’ai vu qu’il y avait sans doute là une histoire formidable, que j’arriverais peut-être à conter, en l’inventant, parce qu’en fait, je peux à peine me rappeler le périple. »


Ces enfants follets, qui, à trois, se répandent « partout comme des billes de mercure », font sur l’Oronsay les quatre cents coups, du plus innocent au plus pendable. « Chaque jour nous devions faire au moins une chose interdite. » Cachés dans les canots de sauvetage, ils espionnent les étreintes des adultes, volent le lait condensé du grand buffet, s’attachent sur le pont lors de l’alerte à la tempête pour recevoir l’orage en pleine poire, quitte à manquer en mourir. « Je suppose que les dangers dans lesquels se foutent ces garçons deviennent encore plus choquants parce qu’ils ne les craignent pas, précise Ondaatje. La critique qu’ils font des adultes est comique, mais comme lecteurs, nous la lisons différemment et en sortons un peu atterrés. Ils arrivent à échapper à tous les pouvoirs sur ce navire. »


Voyage, voyage


Les personnages secondaires tuent comme ils le peuvent les longues heures de la traversée, colorés jusqu’à devenir mythologiques dans les jeunes yeux de Mynah. Le richissime et très malade Sir Hector de Silva. Le prisonnier, qu’on ne sort qu’aux heures de la nuit. Emily le tyran de beauté. « Pour la première fois de notre vie, nous nous intéressions au sort des classes supérieures ; et il nous devint petit à petit évident que Mr Mazappa et ses légendes musicales, Mr Fonseka et ses chansons des Açores, Mr Daniels et ses plantes, eux qui avaient été jusque-là comme des dieux pour nous, n’étaient que des personnages mineurs, présents uniquement pour assister à la manière dont ceux qui détenaient le véritable pouvoir réussissaient ou échouaient dans le monde. » Et encore, quelques pages plus loin. « C’est la petite leçon que j’ai apprise au cours de la traversée. Ce qui est intéressant et important se déroule en secret, dans des endroits où ne réside pas de pouvoir. »


Ce n’est pas la première fois qu’Ondaatje retourne à l’enfance. Il y puisait déjà la matière de ses nouvelles en 1991. « Même si on trouve dans Un air de famille plusieurs anecdotes, une grande part a été inventée, parfois simplement en collant ensemble des détails. Mais maintenant, c’est à cette version que je crois ! Même si je sais parfaitement qu’elle n’est pas vraie. Écrire La table des autres a tracé, d’une étrange manière, la route que j’ai prise de là-bas à ici, même si là encore cette histoire est inventée. Une histoire peut de cette manière changer votre vérité, mais aussi l’ancrer, lui donner un foyer. » Le roman joue de cette confusion biographie-fiction, écrivain-narrateur. Et de l’envie du lecteur de reconnaître le témoignage, le vécu sous le récit. Quelle importance, puisque, lit-on, « il y a toujours une histoire, une histoire qui attend. Qui existe à peine. À laquelle on ne s’attaque que peu à peu et qu’on nourrit. On découvre la carapace qui contiendra notre personnage et le mettra à l’épreuve. On trouve alors le chemin que sera sa vie » ?

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1 commentaire
  • Jean-Robert Primeau - Inscrit 9 septembre 2012 00 h 52

    Merci !

    J'ai tellement aimé votre papier que j'ai acheté le livre en anglais pour avoir toute la saveur. J'avais vaguement entendu parler de cet auteur mais là je m'y mets !
    Merci ! :)