Le monde va mal

Car il arrive parfois que la paix survienne. La vigilance seule est garante de sa perception fragile.

Il le faut à cet « homme qui vieillit dans la vulgarité silencieuse de son corps au milieu des familles mortes ». Mais pour l’heure, la fille du poète existe comme un phare, amarré qu’il est dans l’amour admiratif qu’il lui porte, sa « fille seule fusée éclairante décoction granulaire de soi onde détachée du premier cercle aube désamarrée s’étalant jusqu’à la ténèbre des adieux ». Elle est une lumière dans l’infini désastre. Ce dernier s’acharnant à contrecarrer les éphémères échappées de tendresse. Le poète se laisse porter par un tourbillon étourdissant, rappelant l’écriture automatique, mais contrôlée, dirait-on, travaillant, d’image en image, les flux et reflux du tendre et du coriace. Sitôt venue la tranquille liberté d’être, au moment où il avoue : « je somnole dans le lit nouveau des rivières prospecteur d’aube étalant dans ma paume les cristaux du temps dissolution muette d’étoiles », vient alors le contrepied du « désenchantement chimique tristesse des jours irréalité horreur du moment présent ».

Mélangeant visions sociales, politiques ou humanitaires, aux contraintes impératives de la vie quotidienne, tout autant matérielles qu’affectives, le poète donne à lire la cartographie émotive d’un homme d’aujourd’hui ballotté, floué par les aléas d’un devenir précaire. Ce recueil est porté par une très grande tension, réussissant, dans le cumul des joies et des colères, à nous rejoindre au coeur même de notre conscience contemporaine.

 

«Machette à laver»

Plus économe, Emmanuel Simard donne à lire une « grenade orale », qui explose et creuse un désarroi permanent. Poésie de la constatation, poésie qui cherche le peu de mots capables de percer le mystère de l’autre et de soi. L’oeuvre des glaciers confronte le poète et une certaine Mathilde, ou une certaine Anna, en opposant leur manière de survivre. Voici parfois une sorte de road poetry qui nous propulse sur des routes, des dérives… Voici aussi un recueil du geste lent des jours qui passent. Les images y jouent souvent dans l’incongru d’une façon appuyée, propre dirait-on aux auteurs chez Poète de brousse, comme s’il fallait toujours qu’un engagement dans l’hétéroclite, dans l’à-côté du réel, propulse la poésie qu’on y lit. Ce recueil se démarque pourtant par la force impérative de certains éclats. « Le ciel est une décision amère », y lit-on, étonné. Mais, tout aussi belle que soit l’image de cette strophe : « Je nie l’arbalète vers l’estomac/bien que le sang soit déjà sec », on ne peut s’empêcher d’en questionner l’urgence. Tout comme ce passage curieux : « J’assiste aux revirements des boulevards/de la fonte des planchers que je buvais sec. » Quoi qu’il en soit, il y est question d’un être déchiqueté, désemparé, morcelé par les expédients de la vie ordinaire. Entre clarté et noirceur, voilà un poète happé par « un singulier besoin de labyrinthes ».

Le fracas, les tranchants, les cassures et les colères sont des lames de fond qui soutiennent ces deux premiers recueils. Toutes forces de révolte ou de démission conviées, les poètes hurlent contre les agressions multiples qui embêtent la vie, qui déconstruisent les possibles.

 

Collaborateur


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Tomahawk

Christian Saint-Germain

Montréal, éditions du Noroît, 2012, 110 pages

 

L'oeuvre des glaciers

Emmanuel Simard

Montréal, Poètes de brousse, 2012, 56 pages