Abus de mémoire?

Photo: Illustration: Christian Tiffet

En 1936, trois ans après avoir manqué de très peu le prix Goncourt pour son Voyage au bout de la nuit, Louis-Ferdinand Destouches, alias Céline, est attiré par la polémique qui fait rage dans un contexte politique européen pour le moins sulfureux. Mort à crédit, son roman publié cette année-là, n’a obtenu qu’une critique globalement négative. En revanche, son pamphlet anticommuniste Mea culpa, lancé en fin d’année, lui vaut des fleurs de la part d’une société qui, dans un parfum d’avant-guerre de plus en plus étouffant, avance tête baissée vers sa propre mort.

Les malaises sociopolitiques qu’éprouve Céline face à sa société produisent un fiel d’un nouveau genre servi par sa plume exceptionnelle. Ses considérations abracadabrantes partent en cavale sur tous les chemins sinueux où s’avance l’extrême droite. Céline délaisse même sa production romanesque pour mieux se consacrer à la distillation du vitriol dont il abreuve sa plume.

Bagatelle pour un massacre (1937), L’école des cadavres (1938) et Les beaux draps (1941), les trois pamphlets interdits de Céline, ont connu des ventes importantes ainsi que plusieurs rééditions au moment où l’Europe entière est soumise à la botte des nazis.

Dans la correspondance qu’il entretient alors, Céline se présente comme l’ennemi numéro un des Juifs. « Les Juifs, racialement, sont des monstres, des hybrides loupés, tiraillés, qui doivent disparaître », écrit-il. L’antisémitisme qui se propage alors en Europe sous l’impulsion des nazis et de divers groupes d’extrême droite lui apparaît trop doux, trop feutré, presque littéraire. Céline se présente comme un réaliste dur, désabusé et endurci. Personne ne lui semble trop radical à l’égard des Juifs, pas même Hitler qu’il soupçonne de molesse ! Il écrit néanmoins dans L’école des cadavres se sentir « très ami d’Hitler, très ami de tous les Allemands ». Cet ami de l’extrême droite, parfaitement impossible à encadrer, devient gênant même pour l’administration nazie.

Les livres haineux de Céline n’ont jamais été réédités après la guerre. Parmi les écrivains capables de perdre toute référence historique devant la beauté d’une ellipse trempée dans l’acide, il s’en est trouvé quelques-uns pour défendre même ces livres-là de Céline. Comme s’il s’agissait uniquement de littérature, d’une musicalité et d’une poésie de la langue dont les thèmes importaient peu… Au sujet de ces livres sombres, les thèses et les analyses se sont multipliées. Les livres eux-mêmes n’ont jamais reparu.

Après la guerre, Céline ne considérait plus ses positions politiques comme praticables, sans pour autant les renier, laissant même à l’occasion comprendre que son racisme et sa haine pointaient désormais dans une nouvelle direction, mais toujours de la même manière. Dans les années 1950, il affirme par exemple dans sa correspondance qu’il se méfie désormais beaucoup des Chinois. Le voici imaginant des hordes jaunes qui menacent l’Europe… L’idée d’écrire de nouveaux pamphlets lui est-elle venue dans l’après-guerre ? Sans doute les suites de ceux qu’il publia avant et pendant la guerre l’encouragèrent-ils à se montrer plus prudent afin de s’assurer de ruser au mieux avec la mort.

Céline a échappé de peu à la mort à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait pu, comme nombre d’écrivains de droite moins doués que lui peut-être, être condamné ou même assassiné à cause de ses positions et de ses fréquentations. Son éditeur, Robert Denoël, fut abattu en pleine rue, comme bien d’autres.

Qu’est-ce qui aurait pu arriver à Céline s’il n’avait eu l’idée de fuir la France ? L’écrivain est alors connu partout pour ses positions radicales. Au printemps 1938, on le trouve même en Amérique, en visite chez Adrien Arcand, le chef des fascistes canadiens. Dans une lettre privée, le chef du Parti national social chrétien se félicite de la visite que lui a rendue Céline. Arcand connaît alors très bien Bagatelles pour un massacre et les autres livres de l’écrivain qui circulent librement, tout comme Céline connaît vraisemblablement fort bien toute la littérature antisémite diffusée par ce genre de parti politique. « Il parle comme il écrit, dira Arcand : à coup de dynamite, mélinite, cordite et T.N.T. » Lors de sa visite éclair à Montréal, Céline explore la possibilité de s’établir en Amérique pour de bon. Il est photographié en compagnie de ses nouveaux amis dans une salle remplie de croix gammées. Cette photo, si elle avait été connue en Europe en 1945, aurait pu le conduire tout droit à la tombe.

Si les pamphlets de Céline ne sont pas réédités depuis la guerre, ce n’est pas avant tout en vertu d’une disposition juridique particulière, contrairement à ce que plusieurs croient. La veuve de Céline, Lucie Almansor-Destouches, a tout simplement fait en sorte que l’on respecte, autant que faire se peut, le désir de l’écrivain de voir la réédition des pamphlets interdite. Sans mentionner bien sûr qu’une éventuelle réédition aurait pu être tout de suite frappée de mesures concernant la littérature haineuse.

Tout de même, on trouve encore assez facilement des exemplaires d’époque des pamphlets de Céline chez les bouquinistes. Ces livres ne sont pas spécialement rares. Ils connurent de multiples rééditions. On les vendit jusqu’en 1944 à des dizaines de milliers d’exemplaires. Des versions numérisées circulent aussi via certains sites Internet qui s’emploient à propager les idées autant que les délires de l’extrême droite.

Pourquoi rééditer?

Pourquoi rééditer des textes pareils aujourd’hui ? En entrevue il y a quelques jours, l’éditeur Rémi Ferland expliquait que « plus ces textes sont cachés et plus ils deviennent attrayants. Ce sont bien sûr des textes haineux, mais datés et éventés ». Il lui importe de le montrer. Les rendre disponibles dans une édition critique conceptualisée lui semble obéir à la mission de sa maison, qui est de faire connaître « des écrits rares et difficilement accessibles ». Jusqu’ici, sa maison fondée en 1990 a surtout fait paraître des écrits du xixe siècle ainsi que quelques livres contemporains, dont plusieurs titres de l’éditeur lui-même.

Comment un éditeur québécois en marge de l’édition courante peut-il se retrouver à rééditer des textes sulfureux d’un des monstres de la littérature du xxe siècle ? Tout simplement en vertu des droits en vigueur au pays, explique Rémi Ferland. « Au Canada, la Loi sur le droit d’auteur prévoit qu’une oeuvre tombe dans le domaine public cinquante ans après la mort de son auteur. Céline est mort en juillet 1961. Il y a donc plus d’un demi-siècle aujourd’hui. J’ai étudié la question et j’ai pris conseil auprès du conseiller légal des Presses de l’Université Laval ».

Les éditions Huit considèrent donc qu’elles ont le droit de rééditer des oeuvres que Céline avait décidé de maintenir dans l’ombre. Cependant, « le livre ne pourra pas être distribué en France ou vendu directement à des citoyens français », précise l’éditeur. La même chose s’applique évidemment pour des pays dont la durée du droit d’auteur serait supérieure aux limites fixées au Canada, ce qui n’est pas rare.

Qu’en est-il du droit moral de l’auteur et de ses héritiers, lesquels n’ont jamais souhaité que reparaissent d’autres éditions de ces ouvrages retirés de la circulation ? La question demeure. « C’est une bonne question », affirme l’éditeur.

Une édition critique

Régis Tettamanzi, le responsable de cette édition critique, est un universitaire français qui a consacré sa thèse de doctorat au sujet des pamphlets de Céline. « Sous la direction d’Henri Godard, qui est le responsable de l’édition critique de Céline dans la bibliothèque de la Pléiade, il avait réalisé tout l’appareil critique des pamphlets. Il a publié un livre là-dessus, mais pas les pamphlets puisqu’ils ne pouvaient paraître en France. » Ils le seront donc au Québec dès septembre, explique Rémi Ferland, accompagnés d’une avalanche de notes et d’explications rédigées par le professeur.

Tettamanzi a travaillé avec doigté, selon son éditeur québécois. Il a même « pris contact avec l’Alliance israélite universelle » afin de s’assurer d’une présentation mesurée du texte litigieux, selon une formule qui ne soit pas décontextualisée. « Il s’agit d’une édition critique et scientifique des textes. » Un bon tiers du volumineux ouvrage à paraître est d’ailleurs consacré à cet appareil de notes et à la reproduction de documents liés à l’édition des textes originaux, précise l’éditeur.

Comment l’idée de republier ces textes est-elle venue à Rémi Ferland ? « J’ai lu Céline jeune, mais j’étais plutôt attiré par des auteurs du xixe siècle. Ça ne m’avait pas vraiment accroché. Je l’ai redécouvert et ça m’a passionné. Sa vie, son oeuvre, le contexte idéologique… Et j’ai rencontré Régis Tettamanzi. On a parlé de démystifier ces textes-là. » Et c’est dans cette perspective de démystification que l’éditeur assure que la parution de ce livre est envisagée.

Fondées en 1990, les éditions Huit comptent moins d’une cinquantaine de titres à leur catalogue. « Nous publions seulement un ou deux titres chaque année, surtout des livres liés au xixe siècle. » La maison n’a plus de distributeur depuis trois ans. « Je m’occupe de mon propre réseau de distribution, explique l’éditeur. En fait, l’édition est en plus un loisir pour moi, quelque chose à côté de l’enseignement. »

Les tirages des éditions Huit sont d’ordinaire très modestes. Dans le cas de ce livre sur Céline, une brique de plus de 1040 pages, l’éditeur n’envisage pas d’imprimer plus de 400 exemplaires. Le livre devrait apparaître sur les présentoirs de certaines librairies québécoises à compter de la mi-septembre. D’ores et déjà, on peut être certain que l’annonce de cette parution ne manquera pas de susciter les passions de part et d’autre de l’Atlantique.

10 commentaires
  • Pascal Jacquinot - Inscrit 1 septembre 2012 05 h 54

    Le seigneur protège l'honnête homme des lectures inutiles (H. de Balzac)

    L'un des trois brûlots en question est passé entre mes mains ("Bagatelles pour un massacre"), il s'agissait d'une édition pirate réalisée après la guerre (années soixante ?) sans mention d'éditeur.
    La lecture s'en est avérée tellement pénible et ennuyeuse que je pense ne pas avoir dépassé la page quarante. Ce n'est rien d'autre qu'une logorrhée haineuse, plus proche d'un document psychopathologique que d'un livre.
    Alors je souhaite bon courage à ceux qui s'aviseraient de s'atteler aux trois documents dont il est question.
    Je précise que le reste de l'oeuvre de L.F. Céline que je connais bien est tout à fait remarquable aux plans litteraire et historique.

  • Réal Giguère - Inscrit 1 septembre 2012 07 h 17

    Impossible à lire

    J'avais essayé de lire les pamphlets lorsque j'ai eu l'internet à la fin du siècle dernier. J'ai rien compris. C'est violent, fugueux. On sent qu'il est déchainé, contre les juifs surtout

    C'est certainement le plus grand écrivain francais du 20e siècle. Une plume exceptionnelle. Mais pour comprendre ces pamphlets, il faut très bien connaitre l'époque, ses acteurs et surtout la France de l'avant-guerre. Moi,j'ai rien compris.

  • alain maronani - Inscrit 1 septembre 2012 09 h 42

    Le plus grand auteur de langue francaise

    Celine est le plus grand auteur de langue francaise du 20 ième siècle, même avant Marcel Proust, un style unique qui a révolutionné le style ampoulé dans lequel se débattait l'écriture. Un antisémite mais qui n'a jamais agi contre les juifs, à l'encontre de biens d'autres. Son plus grand livre "Voyage au bout de la nuit" et les aventures de Bardamu (Céline en fait) est indépassable. Reste les textes antisémites, le délire des années 1935 à 1945, tout est disponible depuis longtemps sur Internet pour qui veut lire ce délire, la haine et la rancoeur qui soutiennent le texte.

    Il a été antisémite mais n'a jamais été un collaborateur actif contrairement à Jean Cocteau, Sacha Guitry, Brasillach (fusillé), Drieu La Rochelle, bien d'autres...

    Et que penser de la démarche de Jean-Paul Sartre venant trouver Céline pour obtenir son appui afin que l'on puisse jouer son théâtre à Paris, durant l'occupation allemande ? De la collaboration antisémite de Paul Léautaud, etc..Picasso continuant à peindre sans être inquiété ? L'exposition de Arno Breker, à Paris, en 1943, ou tout le monde s'est précipité...des temps troublés....

    Lire et relire les grands romans de Céline et penser que l'eau de vaisselle que l'on nous prpose ailleurs 'est justement que de l'eau de vaisselle...

    • Pascal Jacquinot - Inscrit 1 septembre 2012 10 h 08

      Monsieur Marouani, je vous défie de trouver la moindre preuve que Cocteau ou Guitry aient jamais collaboré pendant l'occupation.
      Cocteau était certes, depuis bien avant la guerre, un ami personnel d'Arno Breker, devenu sculpteur officiel du régime nazi, mais rien de plus; quant à Guitry, il a bien été inquiété et emprisonné à la libération (puis empêché de travailler dans l'attente de son procès), mais cela était dû bien plus à la jalousie de certains de ses confrères et concurrents (voire au désir de mettre au pillage sa maison et ses superbes collections; cf. Alain Decaux), et ensuite toutes les charges ont été balayées pendant le procès, et Sacha Guitry compètement blanchi de ces accusations mensongères.

    • Marc Provencher - Inscrit 1 septembre 2012 20 h 14

      Le citoyen Maronani écrit : « Lire et relire les grands romans de Céline et penser que l'eau de vaisselle que l'on nous propose ailleurs... »

      Ses romans, oui. Sauf qu'ici, nous ne parlons pas des romans mais des pamphlets, ce qui est une toute autre histoire, comme le comprenait fort bien Céline lui-même. Dans un de ses rares moments de lucidité, en effet, Louis-Ferdinand Céline avait demandé à ce qu'on détruise ses pamphlets, qu'il ne lui serait pas venu à l'esprit de confondre avec ses romans.

      C'est d'ailleurs frappant de constater que le racisme de Céline - racisme biologique, comme celui d'Hitler, racisme qui prend le peuple juif pour une soi-disant "race juive", racisme qui prend les peuples et nationalités pour des faits physiques transmis par le sang, ce qui en soi contient déjà le délire de la persécution, vu que ça mène à tenir les peuples pour inconnaissables puisque séparés les uns des autres par des obstacles physiques héréditaires - se répercute assez peu dans ses oeuvres de fiction.

      À l'université, j'ai pu jeter un oeil sur une version (photocopiée) de "Bagatelles pour un massacre". Tout ce que publier cette pauvre chose peut faire, c'est de confirmer l'idée que Céline le pamphlétaire était un dangereux cinglé, ce que n'était certes pas le romancier. Voulons-nous vraiment faire ça à l'auteur du "Voyage" ?

      Car c'est vraiment autre chose que les exhortations que lance Malaparte à Mussolini de "monter sur son cheval" ou les vers de D'Annunzio du style "arme la proue et fais voile sur le monde". Ça, avec le passage du temps, c'est juste ridicule, et d'ailleurs même les antifascistes italiens les plus austères n'ont jamais demandé leur interdiction, pas plus que celle de Longanesi, Marinetti et consorts.

      Mais il en va tout autrement de ces "Bagatelles", une imbuvable et atrocement répétitive auto-exaltation haineuse et raciale qui donna à l'écrivain Leonardo Sciascia (dans son journal Noir sur Noir, 1969-79) "une impression de démence sénile".

  • Louis Dzialowski - Abonné 1 septembre 2012 09 h 56

    "[...] abattu en pleine rue, comme bien d’autres" ?

    Les anciens collabos n'ont pas été des martyrs de la Libération, tant s'en faut, et la Libération ne donna pas lieu à une épuration sanglante (si épuration il y a eu).
    L'article mentionne que « Céline a échappé de peu à la mort à la fin de la Seconde Guerre mondiale. Il aurait pu, comme nombre d’écrivains de droite moins doués que lui peut-être, être condamné ou même assassiné à cause de ses positions et de ses fréquentations. Son éditeur, Robert Denoël, fut abattu en pleine rue, comme bien d’autres. »
    Si Céline a risqué la mort, c'est parce qu’il a décidé de s'enfuir dans un convoi allemand à Siegmaringen avec Pétain et les restes du gouvernement de Vichy et de la collaboration parisienne (voir « D'un château l'autre ») et que certes, les alliés bombardèrent l’Allemagne.
    Le fait est qu'à part Brasillach, aucun écrivain ne fut exécuté, et que les collaborateurs les plus notoires ne passèrent au plus que quelques années en prison. Quant à l'assassinat de Denoël, rien ne prouve que l’activité collaborationniste de ses éditions en fut la cause.
    Bien des auteurs collaborationnistes ont continué leur carrière après la guerre (certains siégeront même à l'Académie).

  • Pierre François Gagnon - Inscrit 1 septembre 2012 10 h 38

    Mort à crédit...

    Mort à crédit, son autobiographie hallucinée, est le plus grand chef-d'oeuvre de la littérature française du 20e siècle. Il n'y a pas trace de racisme là-dedans de même que dans la partie la plus importante de son oeuvre.

    Même si ses écrits polémiques se retrouvent tels quels, en vrac, sur le Web, mis là à notre libre disposition par un célèbre libraire juif de Paris, ils avaient bien besoin d'une réédition vraiment professionnelle.

    Ils sont à lire au énième degré et rien pour le style absolument unique de Céline, pas pour leur contenu tiré par les cheveux d'ange maléfique... Ils sont si absurdes, si surréalistes dans leurs propos délirants, qu'on arrive même pas à prendre au sérieux l'antisémitisme de l'auteur. J'ai très hâte de tous les relire!