Le suicide inachevé d'Aquin

Hubert Aquin «semble devenir lui-même l’instrument par lequel la force chtonienne qui préside à son existence réalise ses desseins néfastes et suicidaires», écrit Filippo Palumbo.
Photo: Kero Hubert Aquin «semble devenir lui-même l’instrument par lequel la force chtonienne qui préside à son existence réalise ses desseins néfastes et suicidaires», écrit Filippo Palumbo.

Qui aurait pensé que les écrits gnostiques (iie-iiie siècles), d’abord connus seulement à travers leurs détracteurs, les Pères de l’Église, puis découverts en Égypte en 1945 et traduits dans la Pléiade (2007), nous aideraient à interpréter l’œuvre d’Hubert Aquin ? En s’y référant dans sa Saga gnostica, Filippo Palumbo nous explique le mot de l’écrivain québécois : « Je ne construirai mon œuvre que sur les ruines de ma vie que j’aurai consciemment anéantie. »

L’analyste littéraire d’origine italienne installé à Montréal scrute l’identification d’Aquin avec « le Patriote errant » (comme l’indique le sous-titre du livre), « ce révolutionnaire voué à la tristesse et à l’inutile éclatement de sa rage d’enfant », selon le narrateur de Prochain épisode (1965), qui ressemble au romancier. Palumbo exhume un projet de roman, Saga segretta (1970-1972), œuvre apparentée au gnosticisme et par laquelle l’écrivain se serait seulement adressé à une poignée d’initiés.
 
En marge du christianisme naissant, les doctrines occultes des écrits gnostiques convergeaient vers l’idée suivant laquelle le mal et sa conséquence, la mort, loin d’être dus à la faiblesse humaine, appartiennent au côté obscur du démiurge qui anime l’univers. Dans le plan de Saga segretta, Aquin s’identifie à une « sorte d’Ulysse » errant « au milieu de la mer des Ténèbres » à la recherche de « son île natale » au tréfonds de lui-même, vers l’origine de la nuit démiurgique.
 
Ce voyage intérieur est saisissant. Dès 1961, l’écrivain déclare : « Je ne m’accomplirai que dans la catastrophe. » Dans Prochain épisode, l’indépendantiste québécois fait de son double l’« incarnation suicidaire » de la révolte d’« un peuple inédit ». Dans Neige noire (1974), récit dont Palumbo souligne à juste titre l’importance pour qui veut déchiffrer l’hermétisme de la prose d’Aquin, le romancier, attiré par la féminisation, rêve d’anéantir son esprit en Norvège en y enviant l’extase sexuelle de deux lesbiennes cosmopolites.
 
En tentant la libération gnostique par, d’après Palumbo, « une noyade dans les eaux de la Femme, un séjour prolongé au plus profond du psychisme », Aquin ne se détache pas du monde au moyen de son propre génie. Comme l’explique l’analyste littéraire, pourtant conscient de la grandeur de l’écrivain, celui-ci « semble devenir lui-même l’instrument par lequel la force chtonienne qui préside à son existence réalise ses desseins néfastes et suicidaires ».
 
Confondant « son salut personnel » avec un salut collectif sur lequel il n’avait aucun contrôle, Aquin n’aurait, aux yeux de Palumbo, pas su parfaire le suicide intérieur exigé par le gnosticisme. C’est un point de vue qui jette beaucoup de lumière sur le drame du romancier. On peut toutefois préférer voir en Aquin la voix la plus éloquente d’un Québec littéraire qui, écrasé par des modèles trop anciens, trop prestigieux, trop étrangers, masque sa difficulté à s’assumer lui-même.

 
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